Jeu de Dames
Seulement cette présentation idyllique de l'addiction de la Terre à la vie éveille quelques remarques.
- si la Terre se révèle une créatrice boulimique, il faut reconnaître qu'elle a tendance à négliger ce qu'elle abrite.
Aucune compassion pour l'oisillon tombé du nid et offert aux crocs du premier prédateur venu,
aucun scrupule à expulser de deux mètres de haut le girafon en fin de gestation et advienne que pourra,
aucune retenue à piéger dans un cataclysme des milliers d'êtres vivants.
Gaïa la prolixe semble donc indifférente à broyer ce qu'elle a initié.
- si temps et hasard sont les clés de voûte de la fécondité de la planète, cette transformation continue
est aussi gage de mort pour le vivant. Tout organisme ne s'y produit qu'à durée limitée.
- les milliards d'espèces, avec leurs trésors d'ingéniosité et leurs prouesses techniques,
peuvent se reconnaître chanceuses que Maître Hasard - qui n'a pas de mémoire - soit parvenu à leur élaboration.
Ce Monsieur Hasard est vraiment de bonne composition.
- les stratégies de symbioses que des espèces très distinctes ont tissées entre elles,
nous confrontent à la subtilité et la poésie. (Voilà qui tranche avec notre quotidien).
- il est déroutant d'accepter la conscience animale comme simple pousse de la combinatoire moléculaire
La vie apparaît donc comme un ballet ininterrompu qui témoigne de beaucoup de suite dans les idées.
Ne pourrait-on pas alors transposer cette fabuleuse chorégraphie en un subtil Jeu de Dames ?
Bah dam oui !
Miss Univers fixe les règles.
Tout ce qu'elle contient obéit à sa loi.
Nous lui reconnaissons 4 dimensions, 3 spatiales plus le temps qui imprime la cadence.
Cependant une théorie d'unification des lois de la physique lui en prêtent au moins 11,
comme si la perception humaine était aussi partielle qu'imparfaite.
Miss Terre qui se promène à la périphérie de la Voie Lactée est ma foi plutôt bien lotie.
Certes elle connut une enfance perturbée mais le jour anniversaire de son 1er milliard d'années,
elle affichait déjà un très joli profil.
De nos jours, la Belle Bleue (BB) a fière allure et sous son soleil,
a de quoi faire pâlir d'envie bien des astres.
Or Madame Vie rôdait dans les parages.
Les parages peuvent avoir n'importe quelle tête, de la singularité attachée à notre petit coin de cosmos
ou - soyons grand - jusqu'à 1 dimension supplémentaire qui échapperait à la couronne de Miss Univers.
Donc Miss Terre avait vraiment trop d'atouts et Madame Vie se rongeait les sangs de ne point apparaître
et s'exprimer dans ce grandiose théâtre ! N'y tenant plus, elle alla frapper à sa porte.
Miss Terre fut transportée d'enthousiasme.
Se révélant aussi serviable que bonne camarade, l'affaire fut vite entendue.
Miss Terre servirait de support à Madame Vie, qui en retour se chargerait
de lui imprimer plus de couleurs et de fantaisie. La 1ère symbiose était née.
Ainsi Miss Terre serait in-no-cen-te ?
Elle ne serait que le miroir de Madame Vie dans les limites permises par Miss Univers ?
Mais alors quelle tête pour Madame Vie ? Une onde ? Une propriété de l'espace ?
Nous voici face à une désopilante vue de l'esprit, mais avant d'en examiner les éventuels bénéfices,
n'y a-t-il rien dans notre quotidien qui puisse corroborer cette hypothèse ?
Peut-être... l'homme !
Que la Terre au bout de 3.5 milliards d'années, toujours avide de prouesses et de nouveautés, ait fait émerger mammifères
et notamment les Grands Singes, d'accord.
Que dans son ardeur, jouant des variations, elle soit passée aux premiers hominidés, entendu
mais c'était dejà un peu jouer avec le feu.
Mais qu'ensuite elle ait enfanté l'être le plus perfide et plus toxique qu'elle n'ait jamais porté...
là il faudrait vraiment qu'elle ait perdu la boule !
Reprenons notre approche. La Vie qui cherchait un bout de rocher ou une branche sur laquelle se poser,
est ravie que la Terre l'ait accueillie. Elle s'en donne à coeur joie, sans compter.
Bruissant en tout lieu sous toutes les formes du micro minuscule au gros géant, cela fait longtemps
qu'elle n'a plus rien à prouver. Elle aurait pu continuer longtemps ainsi, pourtant elle perçoit un manque...
Rien sur cette Terre qui n'ait conscience de tout ce monde, sa variété, sa beauté.
Alors elle va tenter un pari et outrepasser tout ce qu'elle a pu produire avant.
Elle va libérer un animal. Pour lui, nulle barrière.
Il aura la chance de tout comprendre, tout contenir, tout détruire. Ecce homo !
Voilà qui classe l'homme sur les créneaux partagés de l'anomalie, de l'anachronisme ou du rattrapage de la nature.
Tout ce qui grouille traduirait donc l'onde de choc de Madame Vie ?
Tout ce qui vit pourrait être regardé comme un réceptacle, un bout de glaise organisé soumis
aux lois de Miss Univers, mais en résonnance avec Madame Vie.
Et l'addiction de Miss Terre à la vie trahirait son rôle de d'antenne.
Lorsqu'on contemple la Belle Bleue, on ne se figure pas qu'elle flotte dans le cosmos telle une échappée,
une petite bulle à la croisée entre deux mondes.
Même si l'hypothèse du Jeu de Dames peut paraître saugrenue, ne boudons pas notre plaisir.
Savourons son romanesque qui nous offre une nouvelle respiration
et un peu de répit face à l'inextricable méli-mélo qui prospère à la surface du monde.