Désuni

L'homme quotidien

L'homme ne se soucie guère de savoir s'il existe en lui-même ou fait partie d'un tout. Que fait-il là ? Quelle est sa place ? Il a bien mieux à faire que perdre du temps à répondre à ce genre de sornettes. De même ne l'assommez pas avec les dérives et les affres du monde. Qu'il en soit géographiquement éloigné ou non, il s'en sent d'autant moins concerné qu'on lui en rabâche le catalogue. Non, sa préoccupation essentielle, son graal, son défi de chaque moment, c'est gérer son quotidien et il est vrai que cela n'est pas toujours une sinécure.

Dommage ! Mais tout de même au fond de lui, n'aspire-t-il pas à s'inscrire dans une certaine cohérence ? Quels genres d'affinités saurait-on lui suggérer ?

Avec les générations passées.  Non mais regardez comme ils étaient bêtes ! Des vrais sous-développés qui vivaient sans même sans le dernier gadget. Nous savons beaucoup de choses qu'ils ignoraient totalement. Non, c'était vraiment un autre monde avec d'autres gens. Je n'entrevois aucune connivence entre eux et nous. Je suis d'ailleurs bien content de ne pas avoir vécu à leur époque.
Avec les habitants d'autres contrées.  Déjà, c'est très loin et je ne pense pas aller là-bas un jour. Ensuite, d'accord ce sont des humains mais ce sont des étrangers. Alors qu'ils vivent chez eux avec leurs coutumes et leur culture, c'est très bien, mais qu'on ne m'oblige pas à m'intéresser à eux. Pourquoi ne pas chercher une cohérence entre tous les hommes tant qu'on y est ?
Avec le monde animal.  Là je ne dis pas non car l'homme est aussi un animal. Toutefois la théorie de l'évolution fait de nous une espèce à part. Va donc trouver espèce plus sociable et organisée ou plus grand roi sur la planète !
Avec la planète.  Une planète, c'est une planète et dans le cosmos il y en a beaucoup. Notre génie est de savoir exploiter la nôtre. On la prend, on la secoue, on la retourne, tout cela pour en tirer le meilleur. Définitivement on se dit que l'homme fait preuve de qualités exceptionnelles. Quel inépuisable gisement de ressources !
Avec la vie.  Avec tout ce qui vit ? Là, ça me dépasse un peu, il est trop difficile de se représenter la totalité des êtres vivants. Cependant il y a des formes de vie dont on ne voit vraiment pas l'utilité. Mais en ce qui concerne l'homme, on peut dire en quelque sorte qu'il donne au règne animal et donc à la Terre ses Lettres de Noblesse
Avec l'harmonie.  L'harmonie ? Là c'est encore moins concret. C'est quoi exactement ? Un sentiment, une utopie, un voeu pieu ? Je vois un peu l'idée, mais ce n'est pas cela qui donne sa consistance au quotidien.
Avec la crétinerie. Bingo ?

Séparé du monde, étranger au monde

Comment justifier que l'on vive ainsi muré dans nos carapaces ?

On vient à la vie projeté dans un trop vaste ensemble. Trop grand, trop multiple, trop varié... on n'y comprend rien. Déboussolé, on ne tarde pas à se recroqueviller sur une idée simple : "Au milieu de ce tout, peut-être que l'élément qui a le plus de sens et de réalité, c'est soi ?" Tout le reste existe aussi mais comme il m'est étranger, il s'avère de moindre importance. Comme je ne le contrôle pas, il peut être versé dans le champ des circonstances.
Voilà un départ dans la vie certes très prudent mais tout-à-fait acceptable.

C'est ensuite que ça se gâte. Resté rivé à ce bon début, c'est refusé au temps ses éclairages et ses apports de nouveautés. Si tu as décidé un jour que tout était pour le mieux, rien ne peut plus t'en compter. Tu adoptes alors l'attitude du prisonnier zélé qui ajoute des barreaux à sa fenêtre de crainte d'être arraché au confort de sa cellule. Le temps se limite pour toi au cliquetis de l'horloge qui scande tes journées.

Appelons humains les premiers hominidés conscients d'être vivants au milieu d'un tout. Nous étions alors directement en prise avec la nature. Depuis, ce rapport s'est aseptisé. L'homme ne jure maintenant plus que par son organisation, à laquelle il est prêt à tout sacrifier. Si l'homme a capitalisé force connaissances, cette érudition est aussi venue fourbir sa suffisance.

Qu'espérer d'une modernité dont le ressort est l'hymne à la pacotille ? Ne serions-nous pas en train de pêcher au Monde avec un grossier filet tout en lambeaux ? Il est une question qui couvre toutes les latitudes, traverse les époques et englobe tout ce qui ne nous a jamais été donné de voir ou de percevoir :
 "Ce Monde si incommensurable et foisonnant soit-il, ne recèlerait-il pas une certaine cohérence ?"
Réjouissons-nous. La constante nullité de notre réponse à cette question au fil des siècles, certifie que l'homme n'est pas irrémédiablement réfractaire à toute forme de cohésion.