Un(e) homme
Leçon de choses
Arrêtons quelques bataillons d'hommes pour mieux les observer.
Il en monte une remarquable aptitude à la conquête.
En effet cette mine déterminée qu'ils arborent sur leurs visages,
c'est le masque de la "quiétude du monolithe",
c'est-à-dire cette croyance que leur personne est unie
à leur conscience en un tout unique et cohérent.
Forts de cette démence, lorsqu'ils regardent autour d'eux,
ils n'envisagent qu'une nature froide et déterministe
et on les sent résolus à lui montrer - ainsi qu'à quiconque -
qu'eux-mêmes sont bien plus vivants et éclairés
que tout ce qu'abrite ce bas monde.
C'est ainsi que les abrutis se sentent portés à s'adjuger le monde.
Nous sommes tous issus du même moule.
Nous partageons tous la même identité, n'en déplaise à notre accoutrement physique.
En chacun de nous prend corps le même et unique enjeu.
Si nous détachons notre vie de cette responsabilité commune,
notre existence n'est plus qu'une anecdote du moment.
D'accord tu es le plus beau, le plus grand, le plus fort
et puis cela semble tellement te faire plaisir !
Mais maintenant tu es ragaillardi,
dis-nous s'il te plaît, oh suprême éminence,
quelle part de l'homme portes-tu ?
Aurais-tu déjà engagé tes insondables talents au service d'autres causes
que l'insignifiante gloire de ta dérisoire personne ?
Si tu n'as pas à coeur d'agir en portant un peu du coeur de l'homme,
tu ne fais que jouer dans ton coin.
Pour tout te dire, toi qui te prends parfois pour Superman,
tu renonces tout simplement à incarner l'homme.
À la loupe
Une fois lâchés, comment nos humains se comportent-ils ?
Comment considérer les bonshommes qui ne rêvent que d'empires ?
Quel crédit accorder à ceux qui bâtissent des théories les yeux rivés sur leur nombril ?
Est-il sérieux d'envisager sa vie indépendamment de celles des autres ?
Dominer est-ce un signe de supériorité, une marque d'intelligence ?
Nos journées sont-elles condamnées à être subies ?
Il ne monte de cette scénographie aucun enjeu commun.
Chaque individu inscrit ses actes en toute indifférence.
Le spectacle qu'offre les hommes est tout au plus une juxtaposition de trajectoires désinvoltes.
Pourtant les hommes ne font qu'un, ils n'ont de sens qu'ensemble.
Pire encore, maladroits d'eux-mêmes et en mal d'aplomb,
ils se ruent dans des classes, codes et catégories
qu'ils s'évertuent de reproduire et promulguer.
La couche de présentation de notre personne a la peau dure, c'est elle qui domine.
Elle cache que nous sommes indistinctement attachés par le fond.
Nos différences sont comme la poudre aux yeux.
Si tu t'y arrêtes c'est que non seulement l'homme ne t'intéresse pas,
mais que tu renonces aussi à connaître ta propre personne.
Une nouvelle fois, abrutis de tous poils, arrêtez de faire perdre du temps à l'humain.
Ne vous égarez plus dans l'inventaire des critères
aptes à caractériser la diversité humaine.
Le costume d'homme donne à chacun le même droit sur cette Terre,
la même légitimité à nous trouver un sens.
Attelez-vous plutôt à déborder de votre croûte humaine.
Soyez-en l'habile usager et non l'esclave.
Le dessein humain ne peut tenir en une compétition de nombrils.
Il nous faut lui servir un "faire ensemble" plus exaltant,
mais cela requiert de chacun l'engagement de toute sa personne.