Le Gros Don
Universel
Il est un bien que tout homme possède mais néglige.
Un bien qu'il porte, l'habite et jamais ne le quitte.
Certes il en use au quotidien mais seulement dans sa forme la plus triviale.
Et inutile de courir à l'autre bout de la Terre pour espérer trouver un spécimen
qui échapperait à la règle, le principe est universel.
Ce bien autour duquel tout humain est bâti,
dont il ne fait pas vraiment cas
mais pour lequel il se rebellerait
s'il s'en sentait soudainement privé,
c'est... la liberté
Il ne s'agit pas de cette licence à faire n'importe quoi
sans se préoccuper du reste du monde
mais de cette incroyable faculté que nous envient nos frères animaux :
l'homme est profilé pour décoder et comprendre tout ce qui l'entoure.
N'y aurait-il pas là, discrètement lové en chacun,
matière à s'échapper de la condition de créature
voire à contenir le monde auquel on appartient ?
Au-delà du libre arbitre, l'homme est parcouru par le souffle de liberté.
Sine qua non
Imaginons que tu entreprennes un ambitieux projet
qui nécessite toutefois l'exploitation de main d'oeuvre.
Pour mettre toutes les chances de ton côté,
choisis ton personnel parmi les plus débonnaires des hommes.
Pression, vexation, intimidation constituent ta méthode
et tu peux être fier de toi car ton affaire tourne avec brio...
mais pour un temps seulement.
En effet un matin, au jour où tu t'y attendras le moins,
au mépris de ta raison,
ces moins que rien, ces ingrats dont tu abuses au quotidien
échapperont soudainement à ton contrôle.
Le phénomène est bien connu.
Domine un homme, piétine-le, entame sa dignité mais conduis tout cela à petit feu.
Comme l'homme est souple, il glissera tout doucement et sans sourciller dans la passivité.
Seulement un jour, patatras ! La liberté le rappellera à la raison.
Alors ne te fie pas même au plus servile des hommes,
la liberté est ce qui ressort le plus spontanément de la boîte humaine.
Les animaux, qui nous ont vus émerger, nous le diraient s'ils daignaient nous parler :
"Ce n'est pas que la liberté soit attachée à tout homme
mais qu'à la base de tout homme est la liberté."
Alors si un jour tu te risques à asservir un homme,
même le plus vulnérable qui soit,
ne soit pas surpris
qu'un beau matin, la liberté, sa liberté te saute au visage.
Quotidien
Superflue, enfouie, inutile ?
Mais pourquoi cette liberté est-elle si absente de notre quotidien ?
Le monde dont se sont dotés les hommes est rempli de contraintes et d'incertitudes.
Composer avec ses difficultés n'est pas une mince affaire,
si bien que lorsque tu réussis cahin-caha à les surmonter,
tu estimes que tu as payé ton dû et aspires avant tout au repos.
Oui, on parle bien du propre monde des hommes, inventé par eux et pour eux,
cet environnement sur-mesure où nul n'est pourtant assuré de trouver une place digne,
ce cadre si parfait qui inféode les êtres quand il ne les ensevelis pas.
Dans cette "réalité", l'individu n'a pas à user de l'ensemble de ses facultés.
L'homme n'a que trop peu de place pour dégainer sa liberté.
Ce jeu morbide est-il voué à un éternel prolongement ?
Pour le bien de tous, la civilisation apprend à chacun à s'accommoder des petites frustrations de sa personne.
Tant que le jeu en vaudra la chandelle, la situation perdurera.
Mais si un jour, gagner son repos quotidien exige trop d'efforts
et ne s'avère que brimades et tourments,
on peut en douter.
Je gage même que "l'hyperactif performant" qui jongle au coeur de mille choses
dites importantes ne soit lui-même rattrapé.
Il tombera en panne sèche à l'image du monde qu'il soutenait.
Dérouté et groggy, défait de sa frénétique agitation, il s'arrêtera tout net.
Il percevra alors peut-être pour la 1ère fois le murmure de sa petite voix de liberté lui susurrer
"Enfin te voilà ! Dis voir, n'as-tu point le sentiment d'être asservi ?"
Désorganisation
Mais la liberté n'est pas si facile à dessiner.
L'organisation des hommes devrait donc tout mettre en oeuvre
pour permettre à chacun de la toucher.
- Tout d'abord, en frappant tout homme de dignité.
L'humain n'étant pas magicien, tout ce qui sort de son chapeau ne l'est qu'au prix de travail.
Cependant tout homme sans exception devrait accéder à des ressources suffisantes
afin que son existence ne s'apparente pas à de la survie.
L'essentiel est de favoriser l'accès de tout corps à la liberté qu'il porte.
- Ensuite l'organisation devrait se mettre en position de recherche maximale de liberté.
Nul individu ne doit être abandonné à son carcan.
Il faut au contraire pourvoir à un éveil continu de la personne,
offrir un accès permanent à l'éducation, à la connaissance de soi et au décryptage de ce qui nous entoure.
Et n'oublions pas que l'homme est un ensemble.
Il faut donc multiplier les situations d'échange et de confrontation avec ses semblables.
Travail, service ou assistance en sont les meilleurs vecteurs.
De plus ils offrent de plus à chacun d'exercer une responsabilité
et prendre ainsi part à la globalité de l'homme.
Le gros don
Quand on observe l'homme, on est en droit de se demander
si le DON de liberté ne serait pas trop GROS pour lui ?
Il semble en effet faire plus de cas du quotidien de son existence
que de son existence elle-même.
Il n'use de sa liberté que pour édicter de nouveaux réglements et s'infliger de nouvelles turpitudes.
La bête humaine est-elle vraiment aussi intelligente qu'elle le prétend ?