Sur le fait religieux

Les plus anciennes thèses qui consentent à l'homme, outre un corps un esprit, s'appellent les religions.
Leur champ est vaste, ma connaissance sommaire et restreinte au seul monothéisme. Toutefois pas question de se déballonner. Sans une once d'érudition mais notre hypothèse en poche, approchons. La tradition assigne aux textes un certain visage, mais cet accoutrement auquel on les condamne ne tiendrait-il pas parfois du méfait ?

Arbre
La vertu des textes sacrés est d'éclairer le croyant sur le chemin de sa vie en essayant de lui éviter quelques embûches. Une religion peut ainsi être vue comme une échelle. Elle facilite la grimpe du croyant dans l'Arbre de la connaissance de la vie. Pour autant, elle n'est pas l'Arbre et doit s'effacer devant la cime.
Seulement pour séduire un maximum de fidèles, affirmer sa suprématie et peut-être aussi pour se rassurer, une religion est tentée de donner réponse à toute question. Alors interprétant les textes à grands coups d'hommes sages, elle forge son argumentaire de "vérité", la doctrine. Ainsi la bucolique échelle se mue soudainement en cage, à moins que frappée du syndrome de Babel, elle ne prenne l'allure d'une tour. De plus cette transformation est assortie d'un foisonnement d'appréciations et d'interdictions qui dressent comme une palissade tout autour de l'Arbre.
Doutes et interrogations étant mis définitivement hors d'état de nuire, place à la "vérité". Si tu adhères sans sourciller, tu es du bon côté de la force. Si tu renâcles, tu tempères, tu réfléchis, oh malheureux ! Ton attitude trahit une certaine inclination de ta personne pour la débauche, la perdition, la désolation.

Qui pour se réjouir d'un accueil par pareille échelle de valeurs ? Déjà confronté au quotidien à toutes sortes de challenges, faut-il encore mettre un chapeau sur sa personne lorsqu'on en cherche le sens ? Les ateliers de développement personnel semblent bien plus prévenants.
D'ailleurs est-ce une bonne chose de prendre de haut non seulement l'homme mais aussi l'Arbre ? Le seul modèle architectural dont devrait s'inspirer une religion est le tapis. Ouvert et accessible à tous, on le gagne de toutes les directions. Ici on dépose ses valises, là ses casseroles et puis peu à peu on se pose soi-même. On ne perd rien à abandonner l'inutile et autant être le plus alerte possible pour aborder l'Arbre.

Service
Si l'on peut reconnaître aux religions un rôle de moyen, elles ne doivent en aucun cas s'ériger en but. Leur raison d'être est de servir l'humain. Leur action ne doit connaître qu'un seul ballant : aider, épauler, relever. Ceci pour tous les humains, ceci pour toutes les religions. Si une religion sort de ce canevas, elle se dédit elle-même.
Même animé des meilleures intentions, nul ne peut poser des scellés sur un bien universel. Il ne faut pas confondre "suggérer des grilles de lecture" et "bâtir un donjon". Tout homme porte son ballot de liberté. Aucune autorité humaine ne peut lui en confisquer l'expression. Qui bannit le doute, bannit la vérité. Aucune confession ne peut se considérer au-delà de l'homme et réduire l'individu à l'état de sujet. Forte de tout ce qu'elle ignore, aucune ne peut déprécier l'homme.

Négoce
Les hommes se plaignent de leur condition et supplient Dieu de leur consentir un peu de son éternité. Cette vie initiée ici-bas serait-elle si ignominieuse ? C'est surtout qu'on leur en promet une autre en tout point meilleure, mais il faut la mériter. Et c'est quoi le tarif ? Nul ne le connaît précisément mais la tradition a son idée. Génuflexions, rituels et strictes observances sont autant de gages de dévouement et de fidélité à son égard.
Curieux ! Les hommes aspirent à être remplis d'esprit mais ils abordent Dieu comme n'importe quel plénipotentiaire d'ici bas. Se nourrirait-il de grimaces, flatteries et petits calculs comme tout bon roitelet gourmand de ses courtisans ?
Convaincu de l'importance de sa personne, aspirant à s'extraire de la fange terrienne, chacun organise le négoce de ses propres mérites. Force est de le reconnaître, ce n'est pas la liberté qui s'exprime mais le Grand, le Grand n'importe quoi. On est prêt à se livrer à toute sorte de mascarades et s'abandonner à la toute dernière propagande. Ceci est recommandable mais pas ça. Non ! Ne fais surtout pas cela parce qu'alors, tu seras banni par Saint-Patati et Sainte-Patata !
On compose sa vie entre un présent où, qu'importe la méthode, prospérité est synonyme de respectabilité et un hypothétique après pour lequel, sait-on jamais, il est de bon ton d'établir une relation de séduction. D'ailleurs dans l'immédiat, se tenir au plus loin des malheurs du monde, n'est-ce pas déjà un signe de vertu ? Qui oserait nous en blâmer 

Humain, à combien estimes-tu ta liberté ? Combien l'as-tu payée ? Plutôt qu'en marchander la pérennité, ne devrais-tu pas avant tout t'en montrer digne ? Tout t'a été donné alors que veux-tu négocier ? Tu attaches du prix à la vie ? D'accord, alors honore ta dette, gratuitement.