Le M Modèle
Le M Modèle
Issus de rien, au-dessus de tout, Monsieur et Madame M s’aiment beaucoup mais sèment très peu.
« C’est que je ne vois rien dans ce monde qui n’ait plus d’intérêt que ma propre personne ».
M ne sait d’où il vient, pas vraiment qui il est, à peine où il vit, mais il est là et c’est ce qui importe.
À ses yeux, il est la seule chose qui vaille. Il y a donc lui et loin, oh loin derrière, les autres, le reste.
À n’en pas douter, il est l’être qui fait le plus de sens, s’il n’est le seul.
C’est le Monsieur Jourdain de la raison. Avant de les prononcer,
il ne se doutait pas que ses avis étaient aussi justes et éclairés
mais force est de le reconnaître, sa parole est d’or. Alors il s’en remet à tout ce qu’il dit.
Faiseur de vérités, il établit ce qui compte et s’empresse de dézinguer ce qu’il ne connaît ou ne comprend pas.
Il tient ainsi à distance tout ce qui pourrait le faire vaciller, lui et ses certitudes.
M a dessiné un jour son monde. Il garde depuis en toute circonstance la même prestance
comme s’il s'en tenait à l’écart.
Ce M ne vous dit rien ? Vous n’avez jamais approché cet être qui par sa supériorité
se sent au-dessus de la mêlée ?
Il se produit pourtant au quotidien en une infinité de variétés.
Tant pis, si vous n’êtes pas prêt à débusquer le M qui sommeille en vous,
peut-être serez-vous plus prompts à le reconnaître dans cette version exubérante.
Dans cette saveur, M est semblable à un mendiant au sens
où il quémande qu’on le conforte dans l’estime qu’il se porte.
En effet convaincu de sa condition d’être d’exception, il s’attend en juste retour des choses,
à ce qu’on le regarde, on l’admire, on l’envie.
Il se sait fait pour le devant de la scène et s’en donne les moyens.
Petite caricature du spécimen.
Ne vous êtes-vous vous jamais extasié lorsque M vrombissait au volant de son rutilant carrosse ?
Être d’importance et donc prioritaire, vous êtes-vous bien excusés
lorsque inopinément vous avez mordu sur son chemin ?
À cette occasion, n’avez-vous point été impressionné par sa tenue du plus bel effet,
ses cheveux parfaitement rangés traduisant un raffinement exquis ?
Pouvez-vous douter de la force de ses propos après l’avoir entendu hurler dans son mobile
comme s’il s’agissait d’un mégaphone ?
Et puis, soit on est irréprochable soit on ne l’est pas.
Étant à la fois une personne de raison et d’action, il ne s’encombre pas de détails.
Il convient donc à M de repousser au-delà du cercle de sa personne tout ce qui pourrait souiller son petit domaine.
« Adieux papiers, mégots et détritus ! Voilà c’est tout propre autour de moi.
Au-delà ? Cela ne me regarde pas ».
Ce M-là offre le spectacle permanent d’un être brillant et sûr de lui.
Il joue aussi hélas l’affligeante représentation d’un pitre qui n’a aucune idée du drame qu’il nourrit.
Il en est de même pour tous ces Monsieur et Madame M qui pullulent à la surface de la Terre.
Ils sont persuadés de ne pas être d’ici car rien n’est à même de les reconnaître à la hauteur de leurs mérites.
Ils se sentent alors peu concernés et solidaires du milieu où ils vivent.
Ce qui les motive c’est gérer leur barque et tirer leur épingle du jeu.
Ils s’imaginent donc comme Moderne, Merveilleux ou Magnifique.
Ne devraient-ils pas plutôt lorgner du côté de Moche, Minable ou Minuscule ?
Soyons Magnanime, ce qui leur sied le mieux, c’est le titre de Machin.
Machin est très fier de lui, tout fier d’être en vie.
Il est Machin car même s’il n’est pas un objet, il n’est pas complètement homme.
En effet, il conduit sa vie comme s’il conduisait une voiture.
Confortablement installé dans l’habitacle, tout ce qu’il aperçoit autour de lui n’est que décor,
champ de circonstances.
Son attache au monde n’est que ténue.
Ce qui lui importe, c’est lui et son parcours dans le contexte de son époque,
montrer aux autres ce qu’il sait déjà, « il est quelqu’un ».
C’est à cette évidence qu’il se tient.
Alors Machin court et court vite, Machin sait et sait tout,
Machin fait parce qu’il veut faire et Machin a toujours raison.
Tout ce que Machin entreprend va dans son seul sens
car il n’y a que peu de place pour autre chose que Machin auprès de Machin.
Imaginons maintenant de rassembler des millions d’individus rivés à ce principe.
On obtient à coup sûr un vrai grand bazar, des êtres qui cohabitent
mais nullement liés par la moindre cohérence.
On peut présager de l’indifférence de cette réunion aux maux du monde et à son saccage.
On peut augurer de l’irresponsabilité générale entretenue par la dévotion de chacun
envers sa propre personne élevée au rang de but.
Ce n’est pas tant que Monsieur et Madame M méprisent le monde mais plutôt qu’ils se méprennent.
Au même titre que tous les hommes, ils sont de et sur cette terre.
Ils ont levé de cette terre, leur présent est rattaché à cette terre.
Quoiqu’ils décrètent, ils lui sont intimement liés.
Alors même si aucun n’approuve ce qu’il s’y passe, nul ne doit s’y sentir supérieurement étranger et la renier.
En réponse à ce qu’on ne comprend pas, on peut être tenté de rentrer dans sa coquille.
Ah, quoi de plus doux que s’enfermer dans un jaloux confort à attendre que le temps passe !
« Ce monde c’est du n’importe quoi. Bon comme je suis astucieux et débrouillard,
j’arrive à m’en sortir et c’est tant mieux.
Mais gérer ses petites affaires est déjà bien assez compliqué comme ça.
Alors pour le reste, à chacun de se débrouiller, cela ne me concerne pas. »
On peut également être tenté regarder vers le haut et s’y forger du réconfort
dans un feu nourri de litanies.
« Ce monde est vraiment trop nul. Les gens sont bêtes,
ils ne m’intéressent pas. D’ailleurs je ne suis pas comme eux, moi je suis bien mieux.
Ici je me sens comme en sursis, en instance, en exil.
Mais sûr, plus tard, plus loin ou après, mes mérites seront reconnus.
En attendant, ce monde ne m’intéresse pas et il mérite bien toutes les turpitudes qui l’accablent. »
Le problème est nous formons un tout.
Vouloir s’extraire seul de l’imbroglio n’a pas de sens.
Tout plan perso est non seulement voué à l’échec, mais souligne l’incohésion des hommes.
Peine perdue pour soi, espoir perdu pour tous.
Ah si tous les Machins et Machines de la Terre acceptaient un instant
de remiser leur présomption d’excellence pour se muer en Monstres.
Oui, qu’il leur pousse des bras, des jambes, des cœurs et des rêves
non plus pour se hisser sur le monde mais pour l’embrasser.
De ce M-là qui serait chagriné ?