Ici l'onde (1) - Lessiveuse
Lessiveuse
Gentil coquelicot
Nous autres hiboux apprécions de temps à autre de descendre de notre perchoir et nous dégourdir les pattes. Aussi l’autre jour au petit matin, je me suis retrouvé nez à nez avec un petit coquelicot seul sur son trottoir. Fier et pimpant, fragile mais très beau, il se dressait là sans rien demander à personne. Quelques matins plus tard sur le même chemin, j’aperçus à nouveau l’esseulé mais on le sentait déjà bien moins fringant. On devinait qu’inexorablement le seul avenir qui lui était promis était de s’étioler.Suite à ce petit trot des pattes, quelques idées vinrent me trotter en tête. Je sais que je ne suis qu’un hibou, mais comme tous mes congénères, j’aime de temps en temps m’abandonner à la fantaisie de raisonner comme un homme.
Hypothèse
La Terre est tenue pour mère nourricière, mais elle se comporte aussi en impitoyable lessiveuse. Elle pousse tout à grandir, se développer et prospérer mais seulement pour un temps donné. Tôt ou tard, respectivement à sa condition, tout ce qui y prend pied sera un jour laminé et effacé comme s’il n’avait jamais existé.Pour autant il ne s’y joue pas n’importe quoi. La nature n’a pas pour principe d’éradiquer au plus vite tout ce qui point. Elle a globalement la sagesse de patienter jusqu’à l’expression des semences ou la production de juvéniles, promesses de départ de nouveaux cycles. Ce n’est donc pas tant la culture du vide qui s’y exprime mais plutôt celle du renouvellement.
Ainsi au lieu de superposer à la vie l’ensemble du vivant, ne faudrait-il pas mieux lui associer cette renaissance frénétique et obstinée des choses animées ? Le vivant pourrait alors être regardé comme l’ombre portée de la vie sur la Terre ou encore l’écume trahissant la surface de contact entre la vie et la Terre. Chaque être serait donc un petit éclat, une bulle de vie cristallisée en notre espace, un échappé disposant d’un bail de liberté et d’indépendance dont la portée serait délimitée par sa physiologie.
Il était... un petit homme
Comme tout bon animal, l’humain n’échappe pas à la règle.Même si cela le chagrine, il est donc soumis à la précarité de l’existence. Fort de sa condition de super bestiole, Monsieur aimerait bien disposer d’un traitement de faveur mais il n’en est rien.
De même que les autres bestioles, l’humain est le réceptacle d’un bail de liberté et d’indépendance. Très richement doté dans ce registre, on pourrait s’attendre à ce que Monsieur mette à profit pareille aptitude pour réaliser quelques prodiges, mais il n’en est rien. Tiens, mais comment se fait-il ?
Top-départ. Le cri primal signe l’entrée du nouveau né dans le monde. Il inaugure une vaste période d’éveil et de découverte. Chaque jour va apporter son lot de connaissances et permettre de développer son adéquation au monde. L’âge est dit heureux mais il n’est pas sans heurts ni bobos. Heureusement l’appétit pour la vie porte à oublier les moments les plus pénibles et enjoliver le souvenir des plus agréables.
L’âge adulte annonce un nouveau départ. L’enfant s’apprête à quitter le milieu familial et voler de ses propres ailes. Choisir son cadre de vie, être qui l’on veut, endosser de multiples responsabilités, le programme séduit. Il présente certes des contraintes mais on entrevoit surtout ses contreparties comme composer son style de vie, varier ses loisirs, agencer son confort domestique.
Hélas l’organisation n’a pas pour objet de garder les hommes loin du tourment, c’est là son moindre défaut. La période n’est donc pas non plus de tout repos. On s’attèle à se prémunir des coups du sort, préserver ses proches, leur garantir une certaine stabilité. Peu à peu ce souci devient la règle. Elle confère au quotidien froideur et conformisme. Le temps qui passe renonce à toute originalité et se mue en stricte banalité.
C’est ainsi que peu à peu se dissipent ivresse et gourmandise de la vie. Bien qu’exposés tous les jours à sa magnificence, nous sommes incapables de fournir une réponse autre que celle qui adresse le quotidien. Notre soin, notre réflexion, notre engagement, tout tourne exclusivement autour du programme de l’organisation des hommes.
Quant à l’extrême liberté source même de l’originalité humaine, cela fait longtemps que nous en avons perdu le sens. Réduite au rang d’accessoire, nous n’en connaissons plus que la marge, où nous piochons avec suffisance pour régler une multitude de petits arbitrages sans intérêt.
Enfermement
Tel est le spectacle de nos vies. L’horizon se restreint peu à peu. Au début tout nous semble ouvert et possible, mais rapidement la griserie s’évanouit. La vie qui captive cède le pas au quotidien qui dirige et oblige. Impossible de regarder ailleurs. Enthousiasme, fascination, curiosité… tout s’obscurcit. Nous ne sommes plus que de vagues routines cherchant à rester à flot le plus agréablement possible. On gère au jour le jour, on avisera pour demain.La liberté n’est plus qu’une banalité ravalée à un élément de paysage. Le plus important c’est nous-mêmes. Momies pétries d’emplâtres, indifférentes au ressort initial de l’existence humaine, nous nous érigeons en système.
Il est vrai que l’organisation encourage à s’affirmer et se monter le bourrichon. Comprends-tu, il faut débouler dans la mêlée, prendre sa place, montrer qu’on est quelqu’un. La pantomime est dérisoire car elle néglige la personne humaine pour en sacraliser l’enveloppe. Notre monde est frustre et brutal. Au lieu de chercher à s’y affirmer et en quelque sorte le conforter, ne devrions-nous pas nous atteler à l’aider et le panser ?
Lorsque nous sommes tout occupés à dominer au monde, la petite bulle de liberté qui nous constitue ne bouge plus. Elle est comme transie, prise au piège de la gangue humaine. Si la croûte s’épaissit, s’alourdit, son destin est scellé. Elle sera prisonnière à vie, sans droit de cité. Telle une relique enfermée dans une fiole, elle sera tout au plus arborée en trophée.
Des deux extrémités de notre existence, nous n’en considérons qu’une seule. Nous avançons en nous déterminant exclusivement par rapport au passé. Là où j’en suis, que n’ai-je pas encore vécu ? Quel bien je ne possède pas encore ? Que pourrais-je me procurer ou expérimenter ?
Nous préférons tourner le dos à la fin qui nous est promise et oublier le caractère exceptionnel d’être en vie. Nous abordons la vie comme un machin à remplir, l’inscrivant dans un cadre encore plus restreint que celui-là même de nos existences.
Lessiveuse
Mais si vie et liberté sont généreusement données, leur nature remueuse ne se plaît pas à être indéfiniment confisquées et prises au piège. Le monde vivant les accueille et les met en scène, mais ne les possède pas. Alors tôt ou tard, tout être qui les portent cède et les laisse s’échapper. Libérées, elles ne se privent pas de regagner leur maison, l’inextinguible flux qui inonde la Terre.Ce côté éphémère de l’existence contrarie l’homme mais n’a rien de scandaleux. D’une part, cela concoure au renouvellement, à l’innovation et au foisonnement du vivant. Imaginez un monde figé dans ses moindres aspects une fois pour toutes ! D’autre part, quand on considère le comportement des hommes, on se dit que c’est peut-être mieux ainsi. Imaginez qu’il leur soit donné de sévir à l’infini !
Bon. Un dernier mot avant de passer à la lessiveuse ?
« Nous sommes clos. Notre monde est clos. Notre individu se croit roi. Il étouffe et piétine cette liberté dont il ne s’envisage qu’en propriétaire alors qu’il n’en est que le bienheureux allocataire. »
Evidemment tout n’est pas pourri dans nos vies. Beauté, émotions, partages, notre vie n’est pas qu’un long fleuve stérile. On s’offusque donc que son cours soit un jour sèchement interrompu mais il faut reconnaître que la célébrer n’est pas notre priorité.
Allez, il est temps de libérez les prisonnières, qu’elles retrouvent un peu d’air. Bye-bye vie et liberté, volez vers d’autres chances ! Qui sait, peut-être que dans votre périple, aurez-vous l’opportunité d’animer un autre humain, plus jovial et respectueux ?
Mort dans l'âme
On a beau être bras cassé, tête de bois et cœur de pierre, l’idée de quitter l’existence éveille certaines questions.« - Lorsqu’elle nous quitte, où échoue notre bulle de liberté ? En est-on à jamais dépossédé ? N’y-a-t-il même pas notre petit nom qui reste inscrit dessus ? Survit-elle à notre existence et ainsi d’une certaine manière nous avec elle ? »
Ta question surprend. Qu’importe ! Laisse-la donc faire sa vie. Elle t’intéressait si peu lorsque vous étiez ensemble.
« - Ne pourrait-on imaginer revenir au vivant avec la responsabilité de cette même bulle ? On se présenterait alors vierge, tout beau, tout neuf, prêt pour un nouveau passage. Évidemment notre équipage repartirait de zéro mais peut-être que cette fois, on ne laisserait pas passer notre chance ? »
Tu présages qu’un nouveau cycle se passerait nécessairement mieux que le précédent, mais rien n’est moins sûr. Cela dépend de multiples facteurs.
Pourvu de capacités intrinsèques, tu vois le jour à un certain moment de l’histoire des hommes, dans un certain lieu, au sein d’une certaine famille. Dès le commencement, c’est donc toute une juxtaposition de contextes et de facteurs, qui stimulent, façonnent et déterminent l’expression de ta personne.
Alors oui on peut postuler qu’entre deux passages, les hommes et la société qu’ils composent se soient globalement bonifiés sous l’action de tous ceux qui ont attaché du prix à la vie et humé la liberté. Mais imagine que tu tombes à une époque qui s’en remette à un individualisme forcené. Te voilà à une période où le soi est roi. Moi avant tout et surtout moi. J’existe en moi-même. Les autres ne m’intéressent pas, d’ailleurs je les incague.
Je crains que si tu prennes pied à pareille époque, le fond de l’air ne t’aide à nouer une plus grande complicité avec la vie et la liberté. Comme un chien qui ronge son os, tu vas aller te planquer dans ton coin, assis sur ta bulle de liberté, sans rien vouloir devoir à personne.
« - Mais à mon tour d’avancer une question. Puisque tu suggères qu’on puisse revenir avec sa bulle de liberté, ne trouves-tu pas qu’il faille être furieusement fada pour renouveler sans discontinuer l’opération humaine ? Folie incontrôlable, déraison pure ? Pourquoi s’entêter à faire pareil cadeau aux hommes alors qu’ils l’estiment si peu ? »
Ma conviction est faite. On ne se méfiera jamais assez des ravages causés sur un esprit en déshérence par la vue d’un frêle petit coquelicot, de bon matin, à l’heure du pain.