Ici l'onde (2) - Agapè

Quelques pistes pour aider à encaisser l'onde vie-liberté qui frappe, notamment l'homme, de plein fouet.

Ici l'onde (2) - Agapè

Ah ! Être un hibou. Somnoler toute la journée nonchalamment installé dans son arbre et à de courts moments s’égarer en regardant autour de soi. Grand tour de tête à gauche, retour tout à droite. Partout des hommes qui en leur monde s’agitent. Que de vacarme, de jérémiades et d’affairements ! À mon avis, aujourd’hui encore, inutile d’attendre. Les hommes sont si accaparés qu’on dirait qu’ils ont renoncé à se soucier de leur propre sort. S’ils souhaitaient qu’on s’en charge à leur place, s’y prendraient-ils autrement ?
Cela tombe bien. Ma dernière divagation avait un petit goût d’inachevé. Comme j’ai un peu de temps devant moi, je vais essayer de l'explorer davantage.


Onde
La rencontre avec le petit coquelicot a suggéré une certaine représentation de la vie.
Tout être vivant n’est que le porteur pour un temps fini, d’un éclat du flux vie-liberté qui inonde la planète. La physiologie détermine non seulement la durée du bail mais aussi l’intensité de la relation. En effet, sans vouloir lui faire injure, on peut supposer que l’organisme unicellulaire entretient avec la liberté un lien plus distant que le mammifère, qui plus est si celui-ci est un homme.
Ma précédente réflexion s’était attachée à l’ancrage de cet éclat en chacun. Abordons maintenant le point de vue extérieur. Quelle est globalement la trajectoire des hommes ? Quelle chorégraphie impriment-ils à l’ensemble de ces bouts de vie-liberté dont ils ont la charge ?
Je précise à nouveau que cette fantaisie n’a pas pour prétention de déflorer la réalité. Elle permet toutefois d’appréhender simplement certaines choses réputées absconses et insaisissables.

La Terre est donc la cible d’une gigantesque onde de vie-liberté.
Au début les premiers montages organiques à même d’encaisser et d’interpréter cette information furent extrêmement rudimentaires. Mais l’environnement terrestre devenant de plus en plus propice, ceux-ci n’eurent de cesse de se développer et se combiner pour offrir au fil du temps une innombrable variété de récepteurs. Ils infestent maintenant la planète en tous ses milieux. « Le vivant » est le terme générique qu'on emploie pour désigner leur spectre incommensurable.
Un homme est passé tantôt par là. L’onde de vie-liberté lui est tombée dessus comme un boulet de canon. Comment assume-t-il pareil héritage ?


Approche 1 – Le laisser griser
L’homme ne mesure pas ce qu’il porte. Comme il côtoie ces « vie et liberté » depuis son premier souffle, il ne peut les imaginer indépendamment de lui-même. Ils les considèrent donc comme biens propres et exclusifs, inhérents à sa personne.
« Cela est à moi, que j’en jouisse sans entrave ! Je vais donc rouler ma bosse ici-bas en révélant tout ce potentiel et cette ardeur qui m’animent. »
En fait, c’est comme si nous avions reçu autrefois un boulet de canon et que maintes années après, on continuait à être emporté par sa course. On dévale le monde dans une direction non choisie, comme une pierre précipitée dans la pente.
C’est sur ce chemin qu’on donne la pleine mesure de sa personne. On dépense son énergie à modeler là où on passe et établir son domaine. On s’insurge en route de tout ce qui incarne un frein à notre liberté. En retour, on ne se prive guère de piétiner celles des autres.

Fort de l’élan primal, chacun remplit donc sa mission de « roi du monde » autrement dit de « crétin en proie à la fuite sans fin ». Il n’est pas convenu de s’arrêter, regarder autour de soi ou se retourner. Contentons-nous de montrer à soi et aux autres qu’on a de la valeur.
Pour cela, on habille chaque jour sa chute de mille faits remarquables. On peut même progresser en matière de malhabileté, envisager de devenir un maître, aspirer à un empire. Peu importe moyens et méthodes. La cinétique issue du choc de l’onde de vie-liberté sur notre être l’emporte sur tout, remisant dans les bas-fonds le souci des autres et le respect de la planète qui nous porte.

Là réside la spontanéité humaine. Tout comme l’animal, on se contente de vivre « soi-même » c’est-à-dire entretenir le mouvement dans le sens de la pente sans jamais envisager la moindre autre direction. On peut admettre que ce principe organise le règne animal mais est-ce le seul mode de vie auquel doivent se ranger les fameux humains ? Mordre dans la vie souffrirait-il une autre manière ?


Approche 2 – Remonter la piste
Est-on obligé de sacrifier aux rituels de l’époque et suivre le mouvement ?
Par son enthousiasme et sa gourmandise, le grisé ne se présente pas comme un acteur de vie mais comme un consommateur. Il semble embringué dans une poursuite effrénée derrière un bien insaisissable. Ou bien mordu un jour par la vie, ne cesse-t-il depuis de détaler de manière irraisonnée ? On peut aussi assimiler son attitude à celle d’un toutou auquel on aurait lancé une baballe et qui dès lors ravi, s’exciterait avec tout seul seul dans son coin coin.
Pourtant, si ce n’est par mimétisme, rien n’oblige l’humain à courir après le vent. Si ce n’est par usage, rien ne lui interdit de se poser et regarder autour de lui. S’il veut changer de jeu, rien ne l’empêche, une fois rattrapé la baballe, de se mettre en chasse et remonter à la source du lancer. Mais comment ne plus succomber à l’évidence et au contraire chercher à en remonter le cours ?

Evidemment nous ne pouvons pas échapper au quotidien, mais il est de notre ressort de ne pas en rajouter. Nous n’avons plus à dérouler nos talents pour étendre notre domaine et montrer à tous qu’on est quelqu’un. Non, il s’agit de les employer dans un cheminement parallèle, comme à contre-courant dans le but de découvrir ce que nous sommes. Voici quelques idées livrées brutes.

Remonter à la source. Pour cela on peut s’inspirer du saumon. Ne jamais oublier son but, ne pas craindre les ecchymoses, être agile et vigilent.
Le périple apprend à différencier le nécessaire du superflu. Pour franchir une passe, on peut être amené à se départir de certains accoutrements de sa personne. Mais perdre n’est pas antinomique à grandir alors pas sûr que leur abandon porte préjudice.
Mais lorsqu’on est un exemplaire d’humain parmi des milliards, il faut se rendre à l’évidence. On ne peut aspirer à se connaître sans s’intéresser à l’autre. En effet toute intuition sur sa propre personne mérite de lui être confrontée.

Prendre du recul. On est tenté de réagir au vain spectacle auquel se livrent les hommes mais il ne faut pas s’y arrêter. En effet ce spectacle étant sans cesse renouvelé, s’y focaliser c’est le surplace assuré.
Alors relève indifférence, égocentrisme et fanfaronnades. Prends note des illusions de pouvoir, d’autorité et de prestige. Observe le tout mais ne t’y conforme pas, laisse glisser. Tant que les humains n’auront pas saisi le sens de leur liberté, là sera leur maison.
La représentation qu’ils donnent renseigne sur la perception qu’ils ont d’eux-mêmes et la considération qu’ils se portent. Braveraient-ils ainsi s’ils savaient pour le moins qui ils sont ? Croyez-vous que les points d’ancrage de nos personnes ne puissent s’accommoder de plus nobles façades ?

Faire un pas de côté par rapport à soi-même. Puisque tu te lances dans un travail non usuel, inutile de t’encombrer d’une attitude qui le soit. Tu n’es pas dans un exercice d’affirmation de ta personne mais d’exploration de nos êtres. Alors rivalité, défiance ou mépris n’ont pas à figurer dans ta boîte à outils. Mais tourne, retourne, contourne. Relève chaque encoignure, examine la moindre anfractuosité. Cherche à déceler si un même fond commun ne serait pas logé en chacun d'entre nous.

Penser « ensemble ». Dans cette tâche tu es à la fois observateur et sujet, alors garde-toi d’établir une théorie éthérée qui réduise les autres à des étrangers, simples objets d’étude. Il faut imaginer que nous tenons tous dans une immense gamelle et que le quotidien tel une vaste cuillère se charge de nous mélanger, nous confronter. Activés, remués, secoués parfois plus qu’il n’en faut, un lien indicible ne se révèlerait-il pas, par-delà tout ce que nous ne comprenons pas ?


Balance
Entre ces deux approches, mon cœur balance. De quelle manière nos existences humaines sont-elles donc amarrées à la vie ?
Faut-il considérer l’allumage de nos vies comme un fait casuel de génération spontanée délesté de tout lien avec une quelconque origine ? Suite à la mise-à-feu, nulle trace d’amarres ou de cordon alors
« Bye-bye, cette vie n’appartient qu’à moi, j’en prends seul les commandes à tout jamais. D’ailleurs à bord de mon vaisseau je suis complètement autonome, j’ai tout ce qu’il me faut. Je vogue donc comme je l’entends et si d’aventure il me plaît de dériver à l’infini dans le vide sidéral, cela ne regarde que moi. C’est ma vie, j’en fais ce que j’en veux. Certes j’aperçois au passage quelques voisins, mais n'étant pas spontanément attirés par les ennuis, je n’entrevois aucune bonne raison de m’y acoquiner. »

Ou bien faut-il envisager notre existence comme une mission d’exploration, par exemple de notre liberté ? L’objet du lancement imposerait alors de fait un black-out avec la base vie.
« Entendu je suis seul maître à bord, propre à être grisé par quantité de belles choses, seulement est-ce que dessiner tout seul ma trajectoire a un sens ? Est-ce que je ne devrais pas considérer les autres et m'en rapprocher ? Ne devrions-nous pas partager et même nous accorder sur un plan de vol ? Le voyage prendrait alors une autre tournure. D’ailleurs forts de l’expérience des autres, peut-être saurions-nous établir ensemble carte et charte afin de ne plus piloter en aveugle ? Et qui sait si dans le lot quelqu’un n’aurait pas embarqué à son bord quelque esquille de la base vie, à même de nous remettre sur sa piste ? »

Dans la première approche, tu circonscris la vie à ton seul corps. Il t’offre de voir, saisir et expérimenter des tas de choses mais sans t’en rendre compte, en le vénérant comme un coffre-fort, tu l’ériges en prison. C’est comme si tu ancrais ta vie à un corps mort, présent dans le monde mais immergé dans ses profondeurs donc sans réelle intéraction avec lui.
Dans la seconde approche, la vie est une valeur partagée. Ton corps est son assise, mais il se définit davantage comme un outil d’acquisition et un mode de transport que comme un but. C’est le vaisseau qui te permet d’explorer et approcher tout ce que tu ne comprends pas. Pour le piloter, il te revient à la manière du saumon d’être avisé et inspiré. De plus mutuellement se considérer, s’épauler, s’instruire… au contraire de la première approche qui a un étau pour seul horizon, celle-ci t’invite à une aventure d’une autre dimension.

Mais j’y pense. Se considérer, se respecter, partager, s’entraider, reconnaître du prix à chacun… ne serions-nous pas incidemment tombés sur la piste d’un fameux commandement ?
Celui-ci figure comme la liste de courses d’une expédition dont le but n’aurait pas été clairement énoncé. Alors si cette check-list se sent orpheline, ne pourrait-on pour la dépanner lui prêter pour objet celui de notre divagation ?
« Ne plus être assujetti à l’évidence, considérer les autres, chercher ensemble à remonter à la source pour savoir qui nous sommes. »

Et bien, en voilà un bon p’tit programme ! Y’a plus qu’à.
« Allez, tout le monde est prêt ? Parés à la manœuvre ? Haut les cœurs ! On y va, tous ensemble. »
Parmi toutes les harangues qu'on puisse imaginer pour inviter les hommes à se bouger, il en est une toute simple, séduisante à la fois par son rythme et le sens qu'elle porte... agapè !


Bon, ce n‘est pas tout. Je discours et je discours du sommet de mon arbre mais voilà que la nuit est déjà tombée. Tiens, mais quelle est la raison de toute cette agitation et ces lumières ? Suis-je bête ! Les fêtes de fin d’année approchent et avec elles le fameux Noël, dont plus personne ne connaît davantage que l’usage et la date. Soit, alors sacrifions au rituel  « Joyeux Noël et... agapè ! »