La grammaire du monde

Chouette hulotte dans un arbre enneigé
1ère contribution de l'Académie Sélène - L'avènement de l'homme a déformé l'existant. Sans l'assumer, il en est toutefois la grammaire

La grammaire du monde

Hibou le Sélène
Chères chouettes et chers hiboux, merci de m'accueillir en votre repaire mais là il va falloir se concentrer un peu. En effet bien que je m’appelle Hibou, je ne suis pas l’un des vôtres. Je suis un humain. À ce titre je dois avoir une carcasse qui baguenaude quelque part et donne le change à mes congénères, mais peu importe. Mon souci, mes pensées, mon esprit voguent en Mer Sélène. J’apparais notamment au tableau 19 du « Baptême de Nicobalt ».
Mon domaine de prédilection est « les invariants chez les hommes ». Pour autant je m’intéresse aussi à bien d’autres branches et c’est là d'ailleurs que j’ai déjà rencontré nombre d’entre vous. En tout cas, bravo ! Chouette initiative que de nouer des liens entre Académie Sélène et collège des Chouettes Cancans.
Il est vrai qu’en quelque sorte nous sommes gagnés par le même tourment. Les Sélènes ne sont que de frêles terriens qui, en retrait d’un quotidien morne et sans relief, ont pris le parti de faire de l’astre de nuit leur promontoire d’observation et de réflexion. Vous-mêmes, alors que vous devriez vous moquer du cafouillis des humains, avez décidé à l’issue de vos maints survols nocturnes, de mettre en commun vos impressions en ce cercle d’échange et de partage. C’est tout à votre honneur.
Étant humain, j’userai certainement de moins de déférence que vous-même à l’égard des hommes. Pour autant je ne vais pas vous asséner une diatribe qui leur serait destinée. Non, je souhaite juste vous faire part d’une perception. Peut-être qu’à la manière de la première mélodie entendue au réveil, celle-ci vous accompagnera-t-elle au long de votre prochaine pérégrination nocturne ?
Voici donc l’interrogation qui sous-tend mon propos : « Et si les hommes faisaient du monde et donc de leur vie un immense contre-sens ? ».


Banc technique
Imaginez une voiture très belle, rutilante mais en panne d’embrayage. Elle a fière allure mais ne saurait mener nulle part. Profilée pour faire du bruit et monter en tours, elle est surtout performante pour en imposer et incommoder le voisinage.
Considérez maintenant un tourne-disque dépourvu de support. Il y a de l’action car le plateau tourne de belle manière. Mais pour autant qu’il s’obstine, son chant est vide. Étranger à toute réelle interaction avec son milieu, ce mouvement perpétuel qui ne dit rien et ne produit rien semble se suffire à lui-même. Il finit par inspirer lassitude et désintérêt.

Intéressons-nous maintenant à l’homme. Comment embraye-t-il ? Tourne-t-il lui-même bien rond ?
Tout être humain embarque à son bord une mesure de liberté. Elle est comme un enfant dont il aurait la charge. Elle exprime d’ailleurs la même insistance pour qu’on s’occupe d’elle, nous lui offrons le même type de réponse.
   « Ah, j’ai hâte de grandir et m’exprimer ! Dis-moi, dans l’immédiat que me proposes-tu ? »
Mais les hommes n’aiment pas être contraints.
   « Pas si vite ! Je ne te connais pas, je ne t’ai jamais rien promis ».
Autant surpris qu’incommodé par pareille sollicitation, ils sont prêts à amuser l’importune avec n’importe quoi pourvu qu’elle leur fiche la paix.

Mais la manière la plus sûre de ne plus être dérangé, c’est être accaparé. Cela permet d’une part d’échapper à l’insoutenable vacarme du tic-tac du temps résonnant dans le vide de nos vies, de l’autre de couvrir par un bruit de fond l’écho du désarroi de la petite voix de liberté livrée à elle-même.
Quelles sont donc les techniques à notre disposition ? Au préalable distinguons le temps à consommation aidée tel que le temps de travail ou le temps domestique, du temps libre laissé à notre seule initiative. Moduler le premier permet d’avoir plus ou moins de second à gérer.
   « Comment vais-je donc passer mon temps ? Quelle obligation vais-je m’inventer ? À quelle passion vais-je me raccrocher ? Après quel mythe ou quel objectif vais-je courir avec mes nouvelles running ? » Je suis prêt à occuper mon temps à n’importe quoi, pourvu que je n’ai ni le sentiment de m’ennuyer ni celui de le perdre. L’important est de demeurer affairé en toutes circonstances pour échapper aux interpellations de la petite « chieuse ».
Heureusement dans ce domaine pas d’inquiétude, pour amuser la machine humaine, l’offre est pléthorique. Petit florilège…


Au bon marché
« Il est bon mon gadget, il est bon ! Il est tellement bon qu’il répond à des besoins que personne n’a jamais exprimés. Vous avez vu la taille de son mode d’emploi ?
Au bon sport ! Qui veut du sport ? J’ai l’engin et l’équipement qui vous permettront non seulement de ressembler à un champion mais aussi d’en approcher les performances.
Abonnez-vous à ma série télé ! Celle que vous n’avez jamais vue car elle ne ressemble à rien et qu’il ne faut absolument pas manquer.
Ah, vous êtes plutôt littéraire ? Tenez, voici l’incroyable dernier roman de Maître Tartine. Ou bien ici l’incontournable guide en développement personnel de la prêtresse Daisy Diot ou encore « Vivre au présent » par l’insaisissable Sandy Haleur, mais j’en passe des meilleurs. Je tiens également à votre disposition les toutes dernières publications en matière de mode, équipement, politique et tout le tralala. Dans le genre cocktail ou ‘pièce montée’, voici le dernier complot. Vous y trouverez à la fois du politique, du philosophique, de la raison, de la fiction, du policier, de la vérité, de l’imposture, du dégoût du monde, de la suffisance. Ça se bouffe, ça se gobe tout rond sans sourciller. Vous verrez, une fois avalé, on se sent tellement mieux, rassuré et meilleur.
Dans un autre style, je tiens à votre disposition une flopée d’interminables jeux de société, la 1ère encyclopédie de sodokus soit plus de 2000 ans de jeux, ou encore l’annuaire de tous réseaux asociaux pour échanger sans compter, sans changer.
Pour les fans de voyage, connaissez-vous la formule ‘super all inclusive’ ? On vous prend chez vous au saut du lit. On vous habille, vous transporte, vous nourrit, vous promène, vous distrait. Le soir on vous lave, vous couche, vous apprend à être content de votre journée et à garder plein de souvenirs. Garantie de tout repos, moins de souci qu’une marionnette. Alors, est t'y pas belle la vie ?
Surtout qu’aujourd’hui, c’est opération spéciale ! Tous ces biens sont à prix d‘ami et la maison peut faire crédit. Alors ne boudez-pas votre plaisir, n’attendez pas pour être heureux ! Lâchez-vous, consommez sans attendre, vivez, bougez ! Cela ne dépend que de vous. »


Ce marché est vraiment bien achalandé. Comment disposer d’autant de biens et ne pas trouver son bonheur ? Surtout qu’il est parfois si confortable et relaxant d’être pris pour un âne.


Le tourne-vide
De l’âne passons au moulin. S’il ne mout pas de grain, le balai de sa roue ou de ses ailes est bien inutile. Entendu il brasse l’eau qui coule sous les ponts ou se grise de l’air qui enfle ses voiles mais si sa meule n’est pas nourrie, à quoi bon ? Il tourne à vide.
On peut même imaginer que le mécanisme s’emballe et tournoie de plus belle mais sans transmettre aucune énergie. Or si la meule est la partie la moins visible de l’ouvrage, c’est pourtant elle qui donne au moulin son identité et justifie de son existence.

On a bien le droit de s’offrir quelques moments de pause et de répit. Ponctuer notamment la fin d’une journée subie par des moments de réconfort et de dilettante atteste d’une nature moins fruste que celle d’une machine. Mais assimiler temps disponible et temps distrait semble autant une impasse qu’un renoncement.
En effet si jusqu’alors elle s’est tu, à un moment donné, la meule a faim, la meule a soif. Elle réclame son écot de grain à moudre. Elle implore qu’on lui donne enfin quelque chose à se mettre sous la dent. « Qu’as-tu donc glané aujourd’hui ? » . Si les ailes ont bien tourné dans le monde, pas de raison qu’il n’y ait rien à en retirer. De quelle nature sera donc la mouture du jour ?
Un moulin qui ne raffine pas est une débauche superflue de moyens. Peut-être que dans ce cas, un équipage plus simple du genre girouette eût suffi. Elle s’oriente dans le vent, s’agite dans le monde mais tout ne fait que l’effleurer. Rien ne l’informe ni ne l’émonde. Certaines girouettes sont même grippées. Elles ne daignent plus bouger car elles regardent le monde dans une seule direction comme au travers d’un œilleton ou d’un viseur fait pour accuser.
En tout cas, on comprend l’impatience de la meule. Il revient à chacun de moudre soigneusement le grain que le quotidien lui apporte. Il n’y a pas de mauvaise graine. Si rien n’est à engranger aujourd’hui, la journée n’est pas blanche pour autant. Au moins la meule aura œuvré et tu auras appris à reconnaître d’un coup d’œil ce qui ne produit aucune farine.

Si tu vis dans le monde sans chercher à le comprendre ni à te connaître, alors tu renonces à ton temps et ton identité. Bien que tu sois présent, tu survoles le tout et t’en désolidarises. Visiteur, étranger, tu ne te sens ni ancré, ni impliqué au monde. Pour bercer ton esprit, tu peux bien crocheter quelques chimères tout aussi ailées que toi et déployer ton ego, ton énergie et ton zèle à les vénérer ou les combattre.


La grammaire du monde
Mais bon, si les hommes au prétexte qu’ils ne savent pas pourquoi ils sont là, décident pour occuper leur temps de se raccrocher à la première chose qui passe, c’est leur droit ? S’ils sont autosatisfaits d’une énième journée passée à ne rien moudre, qui pour trouver à y redire ? S’ils souhaitent aborder leur vie comme un machin à épuiser ou une vasque à remplir, indépendamment les uns des autres, chacun dans leur coin, cela les regarde non ? Oui c’est leur affaire, mais est-ce user de sa liberté que d’en faire n’importe quoi ?

La Terre en sa villégiature dans le système solaire, ne demandait rien à personne. Elle s’en sortait très bien. Elle aurait pu ainsi poursuivre peinardement son travail de conservatoire des formes de vie. Mais depuis que l’homme y a pris pied, tout a changé. Par sa seule présence, l’homme pèse de tout son poids sur le monde. S’il n’aboutit pas, c’est tout le travail qu’elle a effectué jusqu’alors qui perdra de sa superbe et de son aura. L’homme est la grammaire du monde. Il est devenu son souci, son actualité, son urgence.
Comme il n’est pas dans la nature de la Terre de baisser les bras, elle s’atèle à la tâche. Elle ne ménage nul soin nul patience pour dégrossir la brute mal taillée, éveiller le rustre égotiste, faire aboutir la pépite décérébrée qu’elle materne en son sein. Point de vaine dépense ! Qu’importe si le rustaud la piétine, la rudoie ou la défigure. Elle n’a qu’une idée en tête, parvenir à faire accoucher le monstre et pouvoir alors s’extasier le cœur léger :
   « Regardez ce petit devenu grand, c’est moi qui l’ai porté. Cela n’a pas été facile tous les jours car à ses débuts il ne ressemblait vraiment à rien. Mais maintenant contemplez ce qu’il est devenu ! Ne ponctue-t-il pas avantageusement mon propre tableau ? ».

Tout est suspendu au bon vouloir de l’homme. Il se considère comme un miracle de la vie jailli d’un immense étranger où il se sent perdu. Il n’a pas compris que son seul avènement a déformé l’existant. Il est devenu la grammaire du monde, il en justifie le sens.
Les hommes ne peuvent indéfiniment se dérober à l’intrigue qui leur est soumise et dans une vaste pagaille chercher un à un à esquiver l’obstacle. À quand le jour où ils se hisseront à la hauteur de ce qu’ils ont reçu ? Quand auront-ils à cœur de se déverrouiller et d’arrêter de mamailler chacun dans leur coin comme si chacun s’envisageait comme la seule raison du monde ? Quand dépoussièreront-ils leurs meules et activeront de concert leurs moulins, tous les moulins du monde ?
Tout tourne autour de l’homme mais lui s’en fiche car il tourne autour de lui-même et de son nombril. Il ne comprend pas que tout l’attend, que tout est suspendu à son action. Au lieu de cela, chacun pédant en son coin, heureux abruti en son royaume, laisse à l’arrêt la meule de sa liberté, celle qui doit permettre à tout un chacun de mettre à nu le germe du monde et en contempler l’éclat.


Voilà, voilà les amis. Ne pensez-vous pas vous-mêmes que les hommes font de leur vie un usage à contre-emploi ? Je soumets la question à votre pertinence et votre réceptivité.