Le Partageux

L'homme se comporte de façon grossière alors qu'on lui offre un embarquement immédiat pour la liberté

Le Partageux

Préambule
La Terre Sélène est fameuse pour favoriser la pratique du contre-pied. Ce n’est pas qu’elle le revendique mais elle en offre les conditions. Être affranchi du temps, de ses modes, regarder les évènements de loin, n’avoir personne à séduire ni à contenter, n’être lié par nulle promesse ou engagement…
En pareil havre, on phosphore au plus près de ce qui nous anime sans se soucier du qu’en-dira-t-on. De pareille respiration, il n’est donc pas rare de voir jaillir quelque idée iconoclaste au regard de ce qui est communément admis ou établi.
La Terre Sélène est aussi connue pour sa vaste poubelle. Car si là-bas chacun est encouragé à élaborer sa propre tambouille, il l’est tout autant si à défaut de la partager, il préfère la jeter. Imagine que tes cogitations débouchent sur un résultat trop typé, anecdotique ou personnel, tu préfèreras les remiser sans mot dire plutôt qu’en incommoder les autres.
Parfois néanmoins tu peux aussi décider de conserver ton ouvrage, non pas pour sa valeur intrinsèque mais pour la part de liberté qu’il représente. En effet de temps à autre, chacun par-delà les idées qu’il expose, peut aspirer avant tout à affirmer son indépendance. S’offrir ce genre de soupape est comme une respiration d’amour propre. Elle te permet de renouer avec ta personne et réaffirmer ta spécificité. Si cette fantaisie ne menace l’intégrité physique d’aucun, nul ne peut t’en blâmer.
Et face à cette liberté dont tu uses, libre à tout autre d’exprimer la sienne, en accédant ou non à ton partage.


Gobe-mouche
Accaparés par les sollicitations du monde, beaucoup d'entre nous n’ont plus de temps à consacrer à leur propre cuisine. La profusion de biens disponibles encourage à avaler tout et n’importe quoi sans sourciller. L’objet n’est pas de savoir si cela nous nourrit ou nous fait grandir mais que nos appétits soient assouvis. Qu’importe si l’embecqué a le foie gras et le cœur maigre, il est repu. Qu’importe à l’entonné d’avoir le ventre lourd et le souffle court, il n’a plus soif. Rassasiés, nous pouvons alors chercher comment amuser notre temps ici-bas.
La Terre foisonne d’automates qui au-delà de leurs proches, vivent désamorcés de ce qui les entoure. Ardemment nous occupons le terrain, vaillamment nous en consommons et les fruits et les arbres. Être exemplaire aux yeux des marchés, serait-ce là notre seule ambition ?
S’il ne cultive pas sa spécificité, l’homme s’avère bien moins abouti que ses frères animaux. Nous semblons pourtant nous satisfaire de la condition d’idiots en batterie qui se pressent au gavage. La félicité humaine serait-elle subordonnée à une existence de bête d’élevage ? Nous répondons toujours présents dès qu’il s’agit de consommer, nous sommes plus évasifs pour y trouver du sens. Il est vrai que lorsque tout est à portée de main, à quoi bon chercher plus loin ?
Le gobe-mouche se satisfait de lui-même et s’envisage comme un tout. Croire ou ne pas croire n’est pas à son menu. Il n’a aucune raison de s’interroger ou de se "triturer la liberté".


Hors de moi, point de salut
Après l'homme gobeur, sec et indifférent à tout, intéressons-nous à l’homme catégorique.
Se tenant hors du doute, sa religion est faite, il déclare ne croire à rien. Celui-ci oublie toutefois quelque chose. Pour prononcer pareil jugement et lui accorder crédit, il doit au moins croire en lui-même.
D’un côté rassemble tout ce qui constitue ta vie, ton œuvre. De l’autre pèse le contexte où tout cela prend part. Il adresse l’état du monde, sa diversité, sa beauté comme ses horreurs. Il inclut aussi l’immensité, l’inconnu, la bêtise accoutumée des hommes et de manière générale tout ce qui n’est pas directement lié à ta personne.
Y aurait-il entre ces deux pôles une relation plus forte que la simple concomitance de temps et de lieu ?
« Non. Lui et moi ne sommes pas de la même trempe. Si le cadre qui nous accueille est remarquable sous certains aspects, il obéit à son propre logiciel. La dignité n’est pas son cheval de bataille. Sa logique froide et implacable engendre et déconstruit indifféremment toute existence. De plus à mes yeux, le premier spectacle qu’il met en scène est la déconfiture humaine.
Je ne perçois donc aucune unité autre que matérielle entre l’homme et son milieu, où d’ailleurs il semble en perdition. Si nous disposons de capacités originales, rien n’indique qu’au même titre de toute créature, nous soyons davantage qu’une engeance du hasard. Peu importe si cela contrarie notre ego, chacun en ce monde n’est qu’une petite anecdote. Je suis moi, le monde est monde et c’est tout. De ce que j’en perçois, nul besoin de nous rattacher, lui et moi, à une ordonnance qui embrasserait le tout. Je n‘en vois pas, je n’y crois pas. »


Pesé et emballé ! Le choix est fait, la messe est dite.
Pourtant lequel de nous n'a jamais été lâché par ses propres certitudes et confronté à l’ironie du monde ? Qui dans sa vie n’a jamais étét surpris par ses circonvolutions et sa malice ? Ne devrait-on alors lui laisser le bénéfice du doute ? Notre vie est éphémère. À quoi bon imaginer "le monde en son temps" linéaire et fuyant plutôt que rond et potentiellement fécond ?
Cette perception implique aussi que tout ce qui vient agrémenter l’ordinaire de nos vies comme l’amitié, la beauté, l’harmonie ou le partage, soit ramené au rang de mirage. Ce ne sont que de simples parenthèses qui flottent autour de nous à la manière de ballons attachés à l’exercice de nos personnes. Dépourvues de justification autre que nous-mêmes, aussitôt disparaîtrons-nous aussitôt s’évanouiront-elles.

Mais si cela vous accable, rassurez-vous. Tout le monde ne regarde pas la vie de manière aussi farouche. Nombre préfèrent s’en remettre à la protection et la bienveillance d’un être autre et plus grand que soi.


Les salades à César
En effet contraint de constater le génie de sa personne, "César homme" ne peut généralement se résoudre à ce que sa vie ne compte pour rien. Ainsi dans la famille des "salades du monde et de son au-delà", le genre le plus répandu admet que le tout a une cohérence et qu’une fève est cachée au-dedans. Ainsi même si le menu du jour n’est pas mirobolant, l’espoir de croquer un jour cette fève met du baume au cœur et aide à avaler la soupe quotidienne.
Si ces salades se conforment au même état d’esprit, elles sont pour autant très diverses. Du fait de sa culture, son éducation, sa sensibilité, chacun est prédisposé à la composer d’une certaine manière. Du fait de sa liberté, chacun la dresse et l’agrémente au plus près de lui-même. Puisque c’est le plat qu’on se sert et se ressert au quotidien, il ne manquerait plus de s’infliger une recette indigeste ! On élabore donc sa salade sur mesure comme une justification de sa personne. Sur cette base, au regard de nos actes, nul ne pourra avoir plus raison que nous.
Riches ou maigres, fraiches, sèches ou ratatinées, les salades personnelles sont très variées mais on y retrouve indistinctement certains ingrédients. S’ils ne sont des plus raffinés, ils en constituent toutefois la base car ils ont pour vertu de tenir solidement au corps. Voyons donc sur quels boniments s’appuie "César homme" pour établir ses recettes de "schéma du monde".


Les boniments de base
Le premier des ingrédients est la lamentation.
« Oh bon Père que l’existence est difficile ! Que le monde est dur, cruel et stupide aussi. Mais moi, je ne suis pas comme cela. »
Par cette attitude, on se met en valeur tout en soulignant sa propre innocence. Certes dans la vie tout le monde a une bonne raison de se plaindre, si ce n’est de son voisin alors au moins d’un tiers et si ce n’est de ses propres manquements alors au moins de ceux des autres.
Évidemment il est plus aisé de nourrir une diatribe envers les autres que de charger sa propre barque. Se lamenter, c’est chercher un soutien là où on se trouve en éludant la question s’il ne faudrait pas en bouger.
Au bar des lamentations, on se raconte et on s’épanche sur tous ses malheurs, les exagérant parfois. Outre le soulagement de parler, on s’y rend toujours dans l’espoir de se faire servir "gratos" une petite consolation.
« Pour tout dire je pense que je mériterais mieux. Alors je ne réclame rien mais si par hasard il te prenait l’idée de m’aider ou me soulager, je n’en serais point fâché. »

Le deuxième ingrédient de base est la révérence envers notre propre personne.
À défaut d’un indubitable signe d’écoute, on ne peut passer son temps à pester contre tout sans s’offrir quelques moments de répit. Nous sommes si sincères et enthousiastes dans notre entreprise de dénigrement du monde, que loin de nous de nous imaginer faillibles.
« Je pourrais te le dire droit dans les yeux, moi je suis vraiment quelqu’un de bien. Je suis plutôt beau, bourré de talents mais aussi foncièrement gentil. Je n’ai peut-être pas toujours raison mais il faut reconnaître que j’ai rarement tors. Si tout le monde était comme moi sur cette Terre, la vie serait parfaite. »
S’estimer au-dessus du lot fait partie de la classe des super boniments. Avec pareil état d’esprit tu peux passer partout sans te soucier de rien ni douter de toi. Là où tu es, tout n’a qu’à se caler et s’adapter à toi. Tu peux te lancer dans n’importe quel défi, tu seras toujours à la hauteur, juste et de bon ton.
« Bon Père, je sais que tu es très occupé mais aussi que tu connais la valeur des gens. Tu vois j’ai déjà fait un bout de chemin car je connais aussi très bien la mienne. Aussi si un jour tu as un trou de mémoire à mon sujet, ne t’inquiète pas. Il te suffira de me demander et je te dirai qui je suis. »

Le dernier ingrédient communément utilisé se nomme "les crocs".
« Dans un monde qui ne me mérite pas, moi qui suis si bien, je ne vais tout de même pas me laisser bouffer ! »
Au contraire, l’église ayant été remise au centre du village, maintenant que les choses sont claires, on peut passer à table. Sûr de sa propre valeur et de l’assentiment du bon Père, on dispose d’un blanc seing pour tout dévorer ou dénigrer sur son passage.
« Il est établi que les autres sont avant tout des faiseurs d’histoires et concourent à entacher l’agrément de l’existence. Alors attendant qu’un jour justice soit rendue, il me revient de gérer l’intervalle. Avec tout ce que le monde propose et les talents dont je dispose, je serais tout de même bête de ne pas en profiter ! Oui je sais qu’il y a partout nombre de désœuvrés mais cela n’est pas mon fait. D’ailleurs il doit y avoir une bonne raison à cela. »
Ainsi sous le double couvert de valeur personnelle et de confusion du monde, on peut se lâcher et s’enivrer comme une bête. Avec pareil alibi, nul besoin de modération. Notre quotidien s’apparente à une partie de légitime défense.

Au final chacun se prépare donc une salade aux petits oignons, du sur mesure pour accompagner, contenter et conforter sa petite personne.


Nouvelle cuisine
Seulement si l’on se fie à l’idée que le tout s’inscrit dans une cohérence, comment justifier les nombreux atermoiements de l’homme et sa prédilection pour œuvrer à sa perte ? Serions-nous depuis l’origine sous le coup d’une malédiction divine qui « ad vitam aeternam » nous priverait de discernement ?
Il est vrai que dépourvu de lettre de créance clairement énoncée, nous entretenons à l’égard du bon Père un rapport cafouilleux. Crainte et séduction, adoration et soumission, éloignement et séparation sont les tenants d’une bien peu amène relation.
Mais si ce qui était éternel n’était point un courroux mais une patience ? Notre attitude n’apparaîtrait-elle pas alors comme ridicule et décalée ?

La spécificité de l’homme par rapport à tous les animaux est sa liberté. On ne parle pas du pouvoir de tout commander sur un coup de baguette magique mais de la capacité à observer, analyser, décrypter sa personne et son milieu. Nous sommes plongés dans le monde matériel et y prenons part. Il nous tend une pâte qu’il nous revient de travailler et modeler pour y saisir la beauté, l’harmonie et le repos.
Tout est à portée de main. On n’y accède peut-être pas sur un simple clic ou un lancer de dés mais au prix de quelque patience, écoute et envie.

Il faudrait donc peut-être considérer autrement le chaudron du monde. Son suprême cuisinier pourrait être avant tout le plus fidèle et timide des "partageux".


Le partageux
« Les hommes sont bruts de liberté. Ils ont tout pour voler de leurs propres ailes. De ce partage que feront-ils ? Je ne les brusque pas, je ne les contrains pas. Ils décident de leur route. Quand frémiront-ils ? Si je m’insérais dans leur vie quotidienne, ils deviendraient à tout jamais mes marionnettes. Mais je ne pratique pas l’élevage. Je préfère endurer l’atermoiement de l’idiot libre que supporter l’acquiescement de l’esclave servile. Je partage de bon gré. Puissent-ils se montrer capables de recevoir ! Il me coûte que le cadeau ne soit pas estimé, ils leur en coûtent de n’en saisir ni le prix ni l’enjeu.

Gloire, gloire et encore gloire ! Pouh ! Affligeant boniment, ronflante ritournelle, insipide discours. Je sais qui je suis, je sais ce que je suis. Croyez-vous que je me languis d’être habillé de gloire qui plus est par celui qui délaisse mon cadeau ? Si l’on voulait railler mon offre, s’y prendrait-on autrement ? Les hommes sont hors sujet, leur attitude est dérisoire. Ils me craignent parce qu’ils ne m’envisagent que puissant. Ils me dénigrent parce qu’ils ne me voient pas. Ils me confinent au loin pour ne pas avoir à me chercher.
Pourtant je ne me suis pas abaissé aux hommes, je suis proche d’eux. Je ne les envisage pas comme une nouvelle clique pour me faire la claque. Ils sont mon souci. Je les regarde au plus près, plus que des amis, plus que des frères.

Lorsque vous crachez sur la Terre ne jurant qu’au ciel, vous crachez sur ma maison car ici est déjà chez moi. N’avez-vous point reconnu ma signature en cette planète à nulle autre pareille ?
Lorsque vous crachez les uns sur les autres ne jurant qu’au ciel, c’est sur moi que vous crachez. Ne reconnaissez-vous point mon empreinte en cette charge de liberté qui chacun vous anime ?
La Terre fournit un milieu, le corps un moyen. De ces maisons, vous disposez de toutes les clés. Prenez vos aises, installez-vous, découvrez-vous.
Ah vous ne trouvez nulle meilleure occupation que vous battre pour posséder et régner sur la Terre et les hommes ? Comment dire… Ici est chez moi. J’apprécie autant votre spontanéité que de vous recevoir comme des princes. Cependant pensez-vous qu’arrêter de vous livrer à n’importe quoi vous gâterait l’existence ? Comprenez. Comment un individu peut-il prendre la mesure de sa personne s’il n’a accès à sa part de glaise ? Qu’est-ce que la condition d’être humain si l’outil ne travaille ni ne peut travailler ? Comment accéder à l’esprit du monde si l’on reste remisé à l’entrepôt ?
Vous regardez la Terre comme si elle était orpheline et ses ressources ne demandaient qu’à être accaparées. Or en l’espèce, c’est plutôt vous qui êtes orphelins.

Ne soyez pas recroquevillés sur vous-mêmes, le corps accroché au monde de toutes ses griffes. Usez de votre cadeau, faites-le fructifier. Ne déconsidérez pas la Terre au prétexte que c’est le ciel qui vous importe. Si vous n’entrevoyez ici que débauche et nids de vipères, pourquoi en serait-il autrement en cet au-delà que vous lorgnez ?

Il est vrai que confier à chacun autant de moyens si peu prisés si peu maîtrisés, c’est aussi s’exposer à une symphonie du n’importe quoi. Le cadeau serait-il donc trop gros, trop brut, trop vif pour l’homme ?
Regardons le chemin. L’homme est parti d’un simple animal, identique à tous les autres habitants de la planète mais avec un petit verrou en moins.
Pour ta personne, quelle est la donne ? Tu pars d’un vulnérable et malléable nourrisson qui a tout à apprendre ici bas. Si chacun dispose de son lot de capacités et grandit dans un contexte qui lui est propre, il porte toutefois la même charge de liberté que quiconque. Derrière autant d’histoires, de visages et d’individus différents, se cache en vérité un seul et même enjeu, un unique partage. Si chacun est maître et responsable de ses talents, les hommes ne font pourtant qu’un. Ils prennent part à la même folie, au même projet. Cela leur échappe au quotidien mais ils sont intimement liés entre eux. Les autres ne sont donc ni les souffre-douleur ni les faire-valoir de ta personne. Ils ne sont davantage les cibles de tes délires ou tes ambitions, ils sont tes compagnons.

Voilà. Cela fait bien longtemps que je vous attends. Quel programme me servez-vous aujourd’hui ? Oh il n'y a que l’embarras du choix, pourtant je me sens souvent très seul. Car si l’homme est joueur, il est plus enclin à mener des parties de grimaces, des lâchers de bêtises ou des concours de lâchetés qu’à se livrer. Voyez ce petit florilège :
- Par là on refuse de se considérer et grandir. On se tient en retrait comme timoré à l’idée d’une plus ample connaissance du monde ou de sa personne. On est plus attaché à entretenir un douillet confort qu’à se risquer. La vie est abordée comme un intermède qu’il convient de surmonter sans heurts et dont on viendra à bout à force d’indifférence.
- Ici on se suffit à soi-même. Se mirer, se féliciter, se flatter… tout nourrit, ou plus précisément nourrit le vernis. Il est hors de propos d’aller au-delà, d’ailleurs de quoi parlez-vous ?
- Pour d’autres, tout ce qui est étranger à leurs sens n’est pas digne de foi. Ne devraient-ils point alors bannir sentiment, repos ou joie ?
- Ailleurs, comme si la vie était une punition, on vit dans l’espoir qu’un jour le ciel nous tombe tout cuit dans la bouche. On signerait illico pour une vie de potiche, débarrassé à tout jamais d’avoir à se pencher sur le méli-mélo de son ego.
- Mais le tableau n’est pas que noir, il est parfois gris. Il m’arrive en effet d’être considéré, notamment comme placement à long terme. Par intermittence on verse à mon égard un petit écot comme si j’incarnais un capital. Je suis l’assurance-vie sur laquelle on mise pour plus tard. Seulement dans l’immédiat, c’est haut les mains, bas les pattes ! On gère, il n'y a nulle place pour moi dans les affaires.
On me sert ainsi une pincée de salamalecs, quelques prêchi-prêcha et hop aussitôt fait, aussitôt oublié. Cœur léger et sauf-conduit en poche, on reprend le cours de sa vie exactement là où on l’a laissée, exactement comme si je n’existais pas.

J'avoue parfois être un peu las. Pour qui me prenez-vous ? Comment me traitez-vous ? Ne serais-je définitivement à vos yeux qu’une lubie, une option, un plan B ? Vous m’excluez de votre présent comme si je n’étais qu’un ticket pour l’après. Vous ne comprennez pas que c’est tout de suite, déjà et maintenant que j’attends, que j’attends depuis longtemps ?
Quand abandonnerez-vous votre torpeur et considèrerez-vous le cadeau à sa juste valeur ? Quand serez-vous gagnés par l’envie de vous remuer et vous bouger les fesses de tout votre corps ?

Si comme on me le reproche rituellement j’avais la volonté d’asservir les hommes, les choses seraient pliées depuis longtemps. Je n’encourage ni au renoncement ni à la soumission, je n’insuffle que liberté et partage.
On m’accuse également d’orchestrer le tumulte du monde. Or faits à mon image, vous pouvez me comprendre. Si je ne restais pieds et mains liés, je me dédirais de mon offre. Alors désolé mais opprobre, oppression et bazar ne sont que faits d’homme. Tant que celui-ci restera arcbouté sur lui-même, ses actes resteront tributs sans issues.
Je ne me désintéresse pas des hommes mais je ne puis jouer à leur place. Tout au plus puis-je les interpeler, les inviter, les surprendre. Si je te disais oh combien de fois j’ai tenté de te réveiller, t’inviter, te solliciter, tu ne me croirais pas. Fais bon comme il te plaît. Pour ma part j’essuie, j’attends mais je ne puis aller au-delà. Je ne peux faire plus pour toi. »



Nous pourrions ainsi être notre propre malentendu.
Nous courons les jours après notre confort, notre mollesse et l’idée de nous prélasser au lit. Ne devrions-nous point nous lever, enfiler nos plus beaux habits et s’engager avec tout ce qu’on porte au nom de ce qu’on aime ?
Nous tergiversons, nous composons. Soit on est là et la promesse qu’est la vie nous interpèle et nous aiguise, soit on n’y est pas et on attend qu’elle passe. Si tu privilégies le néant à la liberté, ton attitude est compréhensible mais ne viens pas te plaindre même du présent.
Ne donnes-tu donc aucun prix à ce que tu peux toucher ? Que ton existence ne soit pas un rendez-vous manqué. Quel sens de rester à l’écart ? Qu’attends-tu ? Ne comprends-tu pas que tu perds ton temps ?