Le Gros Ballot
Le Gros Ballot
Attention ! Trop tard... Plus imposant que la coquille pour l’escargot,
plus indissociable que la carapace pour la tortue,
te voilà affublé d’un Gros Ballot.
Par chance il ne pèse pas plus qu’un souffle et,
tout aussi discret et impalpable qu’une ombre,
il t’accompagne dans tous tes déplacements sans jamais te gêner.
Voyons maintenant comment à l’usage tu t’en sors.
Petit, le Gros Ballot te fait comme des chatouilles.
Tantôt il te rend euphorique et tu débordes d’énergie,
tantôt tu te sens écrasé de fatigue.
Tu alternes donc phases de repos et phases actives,
où tu découvres peu à peu tes capacités.
Adolescent, bas les pattes ! Inutile de vouloir t’en compter.
« Ce Gros Ballot, c’est mon joujou à moi.
Je suis assez grand pour savoir quoi en faire. »
Il est contre-indiqué à quiconque d’oser t’en prescrire l’usage.
« Je n’ai de conseils à recevoir de personne, surtout quand on voit comment vous gérez vos affaires.
Alors, occupez-vous de vous et tout ira bien. »
Tu accèdes enfin au glorieux titre d’adulte.
Fini le temps de la découverte, tu t’en tiens maintenant au chemin que tu t’es tracé.
Consubstantiel à ta personne, le Ballot t’est tellement familier que tu n’en fais plus cas.
Habitué à le porter d’une certaine manière, il ne te viendrait pas l’idée d’en changer.
Ce ne serait que perte de temps et négation de l'expérience !
Les jours se suivent et se ressemblent. Les jours filent, filant aussi une forme d’ennui.
Plus âgé, tu prends conscience que le Gros Ballot est peut-être le talon d’Achille de ton mode de vie.
Il pourrait finalement t’échapper un jour. Savourons !
Tu troques l’agitation pour la circonspection.
Tu te choisis de nouveaux projets et redoubles d’enthousiasme.
Paré pour un nouveau départ !
Devenus vieillards, frêles silhouettes, tordus squelettes,
les hommes s’affichent hagards. Mais où donc est passé le Gros Ballot ?
Serait-il devenu trop gras pour ces corps rabougris dépourvus de ramure suffisante pour l‘accueillir ?
En tout cas il semble peiner à allumer les regards.
Parfois dans la rue, on croise comme deux compagnons qui marchent côte-à-côte.
D’un côté, le corps qui se resserre sur lui-même, cerné par son délitement et les douleurs,
de l’autre le Gros Ballot un peu esseulé, qui à défaut d’énergie,
parvient tout juste à donner un air penaud à celui qu’il accompagne.
Nous n’entretenons qu’un lointain rapport avec le Gros Ballot.
Tout acquis à l’évidence que la vie jaillit de l’intérieur de notre corps,
c'est à lui seul que nous sacrifions notre temps.
Non content d’en prendre soin, nous imaginons différentes méthodes
pour en prolonger l'existence ou en augmenter le capital.
On peut ainsi être gagné par l’extravagante idée de lui coller des muscles un peu partout.
Mais nos muscles au même titre que nos organes ou nos os,
ne représentent qu’une famille parmi d'autres d'éléments constitutifs de notre corps.
Ainsi si toutes ces familles concourent de manière essentielle à notre existence,
à laquelle en particulier faut-il confier la responsabilité de nos vies ?
De plus, remettre cette source à son corps n’est-ce pas
apposer un blanc-seing à son enfermement dans le monde
et récuser de fait toute perspective d’intersection de sa personne avec le Grand Ballot ?
Nous passons notre existence à tourner le dos au Gros Ballot de vie.
Plutôt que cultiver nos capacités pour en jouer,
nous préférons les dévoyer à nous recentrer sur nous-mêmes.
« Je suis fort et indépendant. Regarde comme mon corps est habile et puissant.
Sotte idée que de vouloir nous coller une autre réalité. »
Imaginons un cône sans sa crème glacée, un piédestal sans sa sculpture,
un arbre sans sa ramure, un manche de bilboquet sans sa boule... tout cela ne ressemblerait à rien.
C’est tout pareil pour l’homme.
Il croit avoir du sens en lui-même, alors qu’il n’en a qu’au travers de ce qu’il porte.
Par sa prétention, il excelle dans l’inutile et inactive son temps.
S’il avance, ce n’est qu’à rien du tout. Sacré ballot !