Dibulle

Grand-duc et son oisillon dans leur nid
Tout homme en sa bulle ne serait pas seul

Dibulle

Ambassade Sélène
Bonjour les amis, merci de m’accueillir une nouvelle fois parmi vous. Comme on dit chez nous « C’est toujours chouette de faire coucou aux hiboux ». Mais si c’est une grande joie de vous retrouver, ma visite de ce jour est cependant particulière puisque je viens solliciter votre aide.
Oh ! Pas de panique. L’Académie Sélène demeure ce lieu privilégié, promontoire paisible et studieux en souci de l’homme. Rencontres, dialogues, échanges, rien ne change. Il règne toujours la même ambiance amicale et fraternelle et on continue d’accueillir tout nouvel arrivant en habits de ronchons. On pourrait ainsi dire que tout va pour le mieux en monde sélène sauf qu’évidemment il y a le constat. Oh, il n’était pas plus réjouissant avant mais aujourd’hui point une inquiétude. Ce qui nous tourmente n'est pas la crainte de radoter à force de dénoncer toujours les mêmes travers, mais le sentiment que chez Madame Terre tout s’accélère. Elle qui déjà n’allait déjà pas très fort, semble condamnée à perdre la boule. « Il est évident que quelque chose n’y marche pas, ne tourne pas rond ».

Si le déséquilibre se fait plus prégnant, notre diagnostique n’évolue guère. « Les hommes vivent comme des gens qui n’auraient rien à faire ensemble. Ils ne savent ni qui ils sont, ni ce qu’ils aiment, ni ce qu’ils veulent. Leur quotidien ressemble à une vaste fuite. Quant à leur liberté, ils la portent comme roulée dans un vieux mouchoir, recluse au fond de leur poche. »

Comme vous l’énoncez, «  les hommes sont de drôles oiseaux ». Par vos capacités de survols et votre acuité visuelle, vous les examinez au plus près et n’en perdez pas une miette. Par dépit et la nécessité de s’extraire du tumulte, nous autres avons été projetés en monde sélène. Depuis ce promontoire, nous les auscultons et cherchons à identifier la moindre cohérence. Certes en tant qu’être humains, nous pourrions nous satisfaire de nos propres perceptions et extrapoler à l’ensemble des hommes, mais quelle gageure de ne pas se fier à la richesse de vos observations et leur pertinence. D’ailleurs c’est pour cela que Lilée m’a demandé de venir vous trouver.


La mésaventure de Lilée
Pour ceux d’entre vous qui ne la connaîtrait pas encore, Lilée est en quelque sorte notre astronome en cheffe. Depuis toujours elle s’emploie à mettre au point des lunettes invraisemblables. Elle a ainsi inventé celle qui révèle la Terre en lanterne magique, le chronoscope. Même si son pas de temps est discret, il permet toutefois d’observer la Terre à différentes époques, comme si celle-ci superposait à son image actuelle des instantanés de son passé. Le spectacle est bluffant même si, vous pouvez vous en douter, tout n’est pas « joli joli ».
Mais abordons son dernier projet. Nombreux Sélènes ont maintes fois fait part de leur incapacité à saisir la logique de certains humains. Pour les aider à surmonter ce défi, Lilée a alors imaginé une lunette capable de suivre un groupe de terriens tout au long de la journée afin de capter ce qui les fait courir au quotidien. Le dispositif envisagé fut vite prêt mais hélas se montra invariablement défaillant. La visée n’était claire que par intermittence, apparaissant cotonneuse ou brouillée la plupart du temps. Après moult réglages et vérifications, Lilée dut se rendre à l’évidence. Si l’image était floue, ce n’était pas à cause de sa lorgnette mais bien du fait de l’objet observé. Fichtre ! Elle resta interloquée. Elle rapprocha alors ce phénomène de la détection des exo-planètes autour d’astres lointains. Une variation périodique du rayonnement d’une étoile trahit l’orbite d’un corps céleste gravitant à proximité. Mais alors concernant notre humain, il devait être cerné par une kyrielle de corps ! Qu’est-ce que tous ces voisins ?

Infléchissant sa démarche, elle changea sa lunette d’épaule. Elle opta pour une précision moindre au profit d’un spectre plus large. Quelle ne fut pas sa surprise ! La silhouette humaine lui apparut alors comme un halo, mais pas que. En effet, ce halo était en permanence accompagné d’un autre plus massif qui le suivait comme son ombre. « Tout homme en sa bulle ne serait pas seul ? Qu’est-ce que cette forme qui le poursuit en permanence ? » se dit-elle. Ayant peut-être identifié le trouble-fête, elle poursuivit ses investigations.
Où qu’elle pointa son dispositif, elle ne put que constater le phénomène. Un « double » cortégeait chaque humain. Tantôt nous devance, tantôt nous poursuit mais n’est jamais bien loin. Souvent à un souffle, parfois à quelques pas, il se comporte comme un animal de compagnie qui folâtrerait autour de nous. Toutefois inutile de chercher à le semer ou l’abandonner. Cet autre nous semble irrémédiablement attaché, mieux encore qu’un vieux chewing-gum sous une chaussure. Tu peux partir à pied, à cheval, en voiture. Tu peux te cacher, te sauver, plonger, prendre l’avion, rien n’y fera. Comme une sorte de démon qui te serait dédié, tu ne peux t’en départir.

Hélas la lunette de Lilée ne peut être ni transportée ni transposée sur Terre. Elle colle à la sensibilité sélène et ne s’accommoderait pas de la pesanteur des choses terrestres. Dommage, cela eût certainement permis d’accéder à de plus amples détails. Vous imaginez le tableau ? Tout homme en sa plus fière dégaine n’étant jamais seul, que verrait-on de la procession d’un Prince, de la revue d’un général ou d’un défilé militaire ? Seraient-ils sans le savoir accompagnés d’un fou du roi, d'un farfadet ou d'une foule d’ectoplasmes badins et hilares ?
Cette lunette n’offrant qu’une moindre précision, on peut tout supposer. Ce double ressemblerait-il à un blob ou une ombre claire ? Serait-il plus proche d’un Jacquouille que d’un Droopy ? Et pourquoi ne pas s’imaginer escorté par un Casimir, un barbapapa ou un gros doudou ? Lilée ne peut nous renseigner. Tout ce qu’elle affirme, c’est que derrière tout individu qui s’agite, se cache en fait un duo d’artistes, un couple forme de deux bulles inséparables, association qu’elle a baptisé du nom de « dibulle ».
C’est donc pour confronter sa découverte à votre connaissance du terrain qu’elle m’a mandaté pour venir vous trouver.


Quèsaco ?
Mais… je lis sur vos visages une certaine perplexité. Il est usuel que les inventions de Lilée outrepassent la vision humaine mais il n’est pas établi qu’elles puissent déborder la vôtre. Vous qui balayez la Terre en tous sens et la scrutez de fond en comble, n’avez-vous jamais été exposés à ce petit détail propre à confondre cette duplicité humaine ? N’avez-vous jamais relevé le moindre indice, ni même détecté une infime perturbation au voisinage d’un humain ? Rien qui puisse en témoigner en survol, en piqué, au détour d’une virée nocturne ou d’une soirée bien mouillée ?
Bon. On savait déjà que tout homme possédait sa zone d’ombre, on le découvre nimbé d’une nappe de brouillard. Comment se sortir de là ?

Avant de vous rejoindre, j’ai tout de même exploré quelques hypothèses. Ce double ne peut figurer notre rayonnement infrarouge car celui-ci fait corps avec nous. De même il ne peut s’agir d’une illusion genre « persistance des impressions lumineuses » car sa déambulation est trop frivole.
Est-ce qu’à la manière d’une voiture, le véhicule humain pourrait sur son passage soulever un manteau de poussière ou exhaler une trainée de combustion ? Mais alors ceux-ci devraient en toute circonstance nous suivre et ne jamais nous précéder.
Je me désole de ne pas avoir d’explication immédiate. Le phénomène n’étant certainement pas nouveau, j’ai songé un instant me plonger dans les contes et légendes populaires. N’y trouverait-on pas trace ? Ange gardien, bon ou mauvais génie ou nombre d’autres croyances, tout cela ne mériterait-il pas d’être fouillé ? Seulement ces théories sont des enveloppes fourre-tout, très dépendantes de l’époque et du lieu. Elles se déclinent en autant de versions distinctes affirmant tout et son contraire. Dans ces conditions, quel crédit leur accorder ? À laquelle se référer en priorité ? Les éplucher s’annonce une tâche ardue au résultat trop incertain. De plus je ne me sens ni le zèle ni la patience nécessaire pour mener à bien ce travail, je préfère donc y renoncer.

J'ai compris. Il faut se rendre à l’évidence, vous comme moi sommes bredouilles. Ici-bas pas la moindre trace de ce « doudouble » humain. Je m’en vais donc me retourner auprès de Lilée et lui annoncer la nouvelle.
Cependant… je vous connais. Dans ce grenier, vous n’êtes pas du genre à baisser les ailes ou détourner la tête. Me trompe-je ? Alors imaginez qu’à défaut de portrait robot, je vous dresse de ce double un inventaire à la Prévert. Cela ne pourrait-il pas vous aiguiser la vue et rendre la chose plus facilement détectable ? Il est vrai qu’aujourd’hui, accaparés par nos folles journées, on passe souvent à côté de choses toutes simples et belles sans même les remarquer. Alors que pensez-vous de cette proposition ? Seriez-vous intéressés ?
Banco ! « Doudouble, prépare-toi. Fini l’anonymat, nous voilà ! »

Je commencerai donc par rappeler les observations de Lilée, « Tout humain est un dibulle qui s’ignore ». Oui, chacun en sa bulle est en permanence accompagné d’une autre, dont il ne soupçonne ni la présence, ni l’existence. Pour l’occasion je baptiserai cette mystérieuse moitié, ce presque fantôme, cette autre partie de nous-mêmes, « Bubulle ».
La page étant vierge, je vais tirer les grandes lignes de Bubulle au regard de sa discrétion et son apparente bienveillance. C’est parti !


Bubulle et nous
Même si Bubulle ne partage pas notre matérialité, Lilée affirme qu’il nous est comme collé, attaché, dédié. Si on ne peut envisager notre vie indépendamment de lui, quel est alors le sens de cette association ?

Servitude
Qui est au service de qui ? Notre matérialité humaine serait-elle la cheville ouvrière de Bubulle dans ce monde ou alors Bubulle serait-il l’incontournable aide de camp de chacun ici-bas ?
Quand on prend la mesure de l’incroyable marasme que jouent les hommes, il faudrait que Bubulle soit foncièrement désespéré pour compter parvenir à ses fins en s’appuyant sur un être aussi pusillanime que l’humain. Je ne privilégie donc pas l’hypothèse où l’homme serait subordonné ou asservi à Bubulle. Je préfère me ranger à l’idée que celui-ci œuvre à notre soutien et notre assistance, il est vrai sans grand succès.

Précédence
L’un de nous deux précèderait-il l’autre ? Bubulle existerait-il indépendamment de nous, serions-nous nés ensemble tels des jumeaux ou apparaîtrait-il par génération spontanée au cours de notre existence ? Comme pour la poule et l’œuf, le mystère reste entier. Disposer de pareille information eût permis d’orienter notre démarche. Toutefois sur la piste de Bubulle, il y a tellement d’autres points à élucider qu’on aura bien l’occasion de se refaire.

Discrétion
« Pourquoi Bubulle se fait-il aussi discret ? » La question pourrait tout autant être formulée « Pourquoi Bubulle ? »
Serait-il de chacun le garde-fou ? Il est vrai que de fous la Terre abonde. Aurait-il accès à une sagesse qui nous serait inconnue ? Il est vrai que la Terre est plus riche de sagesses que d’unité.
Mais voilà que juchée sur son dada déboule la tarte à la crème de l’Académie Sélène, son leitmotiv, je veux dire la liberté humaine. Si Bubulle ne nous accompagnait pas dans une posture de discrétion et d’humilité, ne porterait-il pas atteinte à l’expression de notre liberté ?
« Oui mais s’offrir de nous guider, ne serait-ce pas déjà une forme de contingentement de notre pleine et entière liberté ? » En apparence, oui mais sur le fond, non.
Tout ce qui existe est subordonné à un milieu. Ainsi de même que ton existence est attachée à l’espace temps, ta liberté prend corps dans un espace qui lui est propre. Quel sens de clamer « Qu’on me laisse ma pleine liberté, mon choix est d’aller vivre dans le néant » ? Désolé mais si néant il y a, il n’y a alors ni plus vie que pensée ou liberté. Alors on peut s’interroger sur la nature, les contours et les limites du milieu auquel est attachée ta liberté. N’en existerait-il pas de plus vaste qui le contienne ? Mais au présent la vraie question qui t’importe personnellement s’énonce « De la liberté sais-je honorer et incarner le bât qui ici-bas m’est confié ? ». Alors peut-être que Bubulle en connaît plus que toi sur le sujet, mais dans le respect de ta souveraineté, il peut vaguement t’assister mais non agir pour toi.

Outrage
« Peut-on faire mal à Bubulle ? »
Non pas directement mais je pense qu’il peut avoir très mal pour nous.
« Peut-on l’envoyer ballader ? »
Peine perdue, depuis le temps qu’il nous suit discrètement, il sait à quoi s’en tenir. Cela ne doit pas être facile de le surprendre ou le décevoir, même si on peut toujours se surpasser.
« Peut-on insulter Bubulle ? » Tout-à-fait. Que ce soit Bubulle ou n’importe qui d’autre, il nous est toujours laissé l’initiative de rejeter la responsabilité de nos propres errances sur un tiers ou, plus précisément en ce qui concerne Bubulle, sur une moitié ».

On perçoit qu’il est ridicule de s’en prendre à Bubulle à moins de chercher à dissimuler sa propre incapacité. Ce doudouble est solidaire de notre condition et en souci de notre personne. Il n’est en aucune manière responsable de nos maux. Le tancer d’une quelconque manière relève d’inconséquence et d’idiotie.


C’est quoi son job ?
Toujours prêt ! Ce n’est pas qu’il soit flemmard mais je pense que l’essentiel de son travail consiste à se tenir toujours disponible. Il n’est pas aisé d’accompagner sans mot dire quelqu’un qui ne jure que par lui-même et cultive atermoiement, égarement ou accès de folie. Mais c’est le lot des hommes. Ils sont libres de leurs actes, souverains de leur personne et nul ne peut y contrevenir.
Ainsi si l’homme était un bateau ivre, Bubulle se tiendrait à la table des cartes le compas à la main. Si l’homme était une expédition himalayenne, Bubulle aurait les traits d’un discret sherpa lesté d’une grosse boussole, instrument parfaitement inutile pour une équipée qui n’en ferait qu’à sa tête.
À tout moment Bubulle pourrait donc détenir le nord de l’homme, mais hors de question de prendre l’initiative. Tu décides de t’arrêter, très bien il s’arrête et attend avec toi. Tu préfères emprunter un chemin de traverse, parfait il te suit sans broncher. Mais si un jour au pays des ânes et des mules, tu sens nu, vide, perdu, décharné, alors écoute et tu pourrais savoir comment repartir.
Bubulle aurait-il un temps d’avance ? Ce n’est pas la faculté la plus facile à endosser lorsqu’on côtoie quelqu’un qui, au lieu d’aller de l’avant, préfère effectuer des pas de côté ou marcher de travers. Du coup comme l’indiquait Lilée, on comprend qu’il ait parfois besoin de s’octroyer une petite pause. « Mais par quel bout guider l’homme ? ». Le plus important toutefois n’est pas qu’il ait un temps d’avance mais, tout en nous laissant libre, qu’il nous accompagne partout et tout le temps.

Outre une boussole, je verrais bien aussi Bubulle doté d’un ramasse-miettes et d’un tube de colle. La liberté n’est en effet pas un cadeau facile. Chacun peut s’y perdre ou s’y briser. Un homme qui part bille en tête a toutes les chances de se fracasser. Comment se récupérer d’une succession de vrilles, de l’indifférence à notre humanité ou de l’addiction au bling-bling de la modernité ?
Si dans cet exercice tu te contentes d'imiter tes congénères, ce n’est pas gagné. Oui, excusez du peu mais dans la manière qu’ont les hommes d’appréhender la liberté, il y a moins à prendre qu’à laisser.


Bubulle où es-tu ?
La grande discrétion de Bubulle ne lui nuirait-elle pas ? Ne contribuerait-elle pas à ce que nous passions toute notre vie à ses côtés sans jamais le remarquer ? J’imagine son existence, ingrate et clandestine, digne d’un muet en camisole accompagnant un aveugle. Ne capitule-t-il donc jamais ? N’est-il pas tenté de perdre patience et de jeter l’éponge à force de ne pas être considéré ? Ou alors de temps en temps, ne s’autoriserait-il pas à flirter avec la règle, soufflant ici ou là incognito, quelque élément propre à faire avancer notre schmilblick personnel ?

Ne pourrait-on d’ailleurs lui rattacher certains évènements de nos vies ? On a parfois le sentiment d’être accompagné ou précédé dans les bêtises qu’on s’apprête à commettre. Plus généralement intuitions, prémonitions, télépathie ou petite voie sont des perceptions fugaces à l’origine incertaine. Bubulle prendrait-il part à ce mystère ?
Nous pourrions donc être hantés par Bubulle, gentil fantôme qui nous tourmenterait dans l’espoir de nous détourner de notre prédilection pour la médiocrité.
La vie est pleine de surprises et d’inconnu. Parfois tu peux piétiner longtemps, tâtonner, essayer plein de choses avant de te décider enfin pour un choix que tu éludais jusque-là. Il nous arrive aussi d’être gagné par une idée en se disant, « mais oui bien sûr, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ! ». Peut-être qu’à chacune de nos tergiversations, Bubulle s’active et gesticule brandissant moult flèches et panneaux.

La vie pourrait donc être bien plus subtile et ample que ce pour quoi nous la tenons. D‘un côté il y a comment nous l’abordons et l’approchons, de l’autre ce qu’elle espère de nous au regard de notre liberté et nos talents.
D’un côté des gros lourds, libres mais en godillots, prompts à écraser sur leur passage tout ce qui les contrarie ou leur échappe, de l’autre la vie, vaste, alerte, subtile. Et au milieu Bubulle, un guide aux allures de farfadet, qui fait tout ce qu’il peut pour faire décoller les pauvres dibulles que nous sommes.


The Game
Cela redéfinit le jeu de la vie. D’ordinaire on l’envisage comme une partie de Monopoly. Biens, reconnaissance, honneur, prestige, on part à la conquête de multiples richesses liées à notre matérialité. Mais le tapis qui se déroule sous nos pieds pourrait être prétexte à un autre enjeu. Dans ce challenge peu importe la couleur de ton pion, que tu possèdes moult hôtels ou maisons et capitalises par chacun de tes territoires. Le plus important n’est pas d’accumuler des trésors mais essayer d’être de concert avec Bubulle.
Le même plateau de jeu s’ouvre ainsi à tous indépendamment de nos caractéristiques humaines. Dans cette partie, il ne s’agit plus d’occuper son temps ou courir après mille choses inutiles mais prendre la mesure de ses capacités et les exploiter. L’intrigue ne connaît qu’une seule direction. Tout le reste n’est qu’atermoiement, tâtonnement et âge pubère.

Mais comment savoir si pour nous la partie est au moins engagée ? Serait-elle trahie par l’idée d’unité, un espoir irraisonné, l’envie de tout chambouler ? S’annoncerait-elle par la conviction d’un fond unique, une condition partagée, une conscience universelle ? Car si les hommes affichent des bobines très diverses, il se pourrait que leurs Bubulle respectifs soient indistinctement de même nature. Ils rempliraient ainsi auprès de chacun le même rôle de remueur d’humain, poil à gratter ou piqueur de fesses. Ils s’activeraient tout autant en briseurs de certitudes qu’en instigateurs d’une nouvelle confiance. Cela peut sembler beaucoup mais c’est le minimum pour décrotter les hommes et les faire bouger.


No Bubulle, no future !
Notre époque ne serait-elle donc pas en déficit de Bubulle ? On connaît les ressorts d’aujourd’hui. Des gens très à cheval sur leur Monopoly mènent au triple galop une folle partie. Ils adhèrent à cette croyance qui énonce qu’il faut toujours en faire plus et plus vite pour vivre mieux. Aller-simple en poche, ils n’ont pas conscience d’avoir emprunté un toboggan où il est écrit en tout-petit « direction les Enfers ».
Chacun aspire à exister davantage, être considéré, reconnu, aimé. On cherche tout autant sa place au monde qu’à booster son ego. Tour du monde, des livres, des sagesses, on s’escrime à faire le tour de tout. Consommation effrénée, sensations extrêmes, exploit stupide, dépassement de soi, il faut prouver à soi-même et aux autres qu’on est quelqu’un.
Bubulle se pose en antithèse à cette frénésie. Si au lieu de t’éreinter et l’obliger à te suivre, tu prenais le temps de t’arrêter, regarder, respirer. Tu pourrais souffler un peu et qui sait repartir autrement avec lui.

Seulement au vue de la morosité du monde et la déprime des gens, ne faudrait-il pas plutôt parler de disette que de simple déficit ?
Intéressons-nous à un dibulle dont la seule perspective est la jouissance de son ego. Pour poursuivre notre analogie au jeu, on dira que seules ses prérogatives de gros pion l’intéressent. Hermétique à tout ce qui n’est pas lui-même, il est posé là mais fait comme bande à part. Se suffisant à lui-même, quel est son poids au monde ? Pendant ce temps, Bubulle est tout occupé à tourner autour du monstre tel un satellite pour identifier la faille ou la fissure par laquelle rétablir le contact. On ne peut laisser un homme barboter impunément dans le néant. Sa croute s’épaissit, il se détache des autres et plonge irrémédiablement dans le creux sidéral. Score : Bonhomme 1 – Bubulle 0
Autre cas de figure, approchons-nous maintenant d’un dibulle des plus honorables. Bien sous tous rapports, il mène une vie méticuleuse et parfaitement réglée. Il gère avec mesure et discernement son quotidien emplis d’arbitrages propres au milieu où il prend pied. Pour le reste il se livre à toute sorte de passe-temps car c’est au temps qu’il se range, à l’époque et ses modes qu’il obéit. Combien pèse au monde une personne aussi transparente ? Elle est si lisse et bien rodée que personne ne peut perturber ses habitudes, pas-même un Bubulle. Score : Bonhomme 2 – Bubulle 0
Ces deux exemples aux antipodes montrent que le métier de Bubulle n’est pas si aisé. Il n’est pas facile de faire équipe avec un partenaire pleinement repu de ce qu’il expérimente déjà. Opportunément le commun des mortels s'avère moins bien résilient. Il ressemble plutôt à un homme surfant les années béat et triomphant, avant de perdre d’un coup sa superbe. Se sentant vide, désabusé, inutile, il ne sait plus à quel singe ou singerie se vouer. Score : Bonhomme beaucoup – Bubulle 0

Alors remettons Bubulle au centre du village. Imaginons qu’un humain acquiesce à l’idée de cet accompagnant. Il sait que celui-ci l’a en souci, qu’il le suit depuis ses tout-débuts, qu’il ne cesse de s’intéresser à lui mais surtout de l’interpeler « Allez, viens, bouge de là. Il n’y a que toi qui peux en décider. Tu sais, la vie c’est bien plus que ça ». N’y aurait-il pas là de quoi faire exploser le cadre rikiki dans lequel tu te trémousses benoitement au quotidien ?
Regarde tous ces gens à l’air sérieux et qui font la tête. Ils ne proposent que des plans sombres. S’ils intégraient que chacun de nous est accompagné d’un Bubulle, que celui-ci prodigue à tous la même assistance et enjoint la même responsabilité, ne penses-tu pas qu’ils seraient chavirés d’enthousiasme et exaltés à l’idée d’aller de l’avant tous ensemble ?


Au boulot !
Voilà les amis. Je ne suis pas sûr que ce tableau vous aide vraiment à détecter Bubulle. J’y ai mis, je crois, un peu trop d’imagination. Seulement j’ai confiance en vous. On pourrait penser qu’il est plus facile à un humain de percevoir son doudouble qu’à un hibou de le détecter mais les hommes sont durs et aveugles, votre vue perçante et profonde. Alors prenons date, au premier indice de Bubulle, je vous le promet, c’est champagne !

Parfois je me demande si cette révélation changerait vraiment quelque chose pour l’homme. Cela le remplirait-il de retenue, de pudeur ou de sagesse ? Au contraire serait-il remonté contre cette partie de lui-même qu’il blâmerait à volonté de ses propres manques et lâchetés ? L’homme deviendrait-il plus présent et responsable ou au contraire s’engouffrerait-il dans le double créneau de victime et d’accusateur ? Alors plus conscient ou encore plus veule ? Nul ne peut présager par quel bout il saisirait sa liberté.

Dans l’immédiat, je vais vite aller retrouver Lilée. En effet, je ne vous l’ai pas dit mais depuis le début de notre entrevue, Lilée a pointé sa lunette sur ce grenier. Alors j’ai hâte qu’elle m’apprenne comment s’est comporté mon Bubulle tout le temps de notre discussion. S’est-il pris la tête à deux mains ? A-t-il cherché à me bâillonner ? M’a-t-il plusieurs fois intimé un chut ? Tout cela on ne peut le savoir car le dispositif de Lilée n’est pas assez précis. Toutefois il supporte depuis peu la couleur. Alors le temps où j’ai parlé, mon doudouble serait-il par moments devenu rouge comme une tomate, blanc comme un linge ou vert de rage ? Qu’il ait à me supporter soit, mais j’espère tout de même ne pas me l’être mis à dos.

Et puis qui sait, peut-être que Lilée va me révéler que chouettes et hiboux ont eux aussi un Bubulle qui en permanence les accompagne. On pourra alors annoncer au monde que non seulement la chouette hulule mais aussi qu’elle Bubulle !