L'île aux gens

Chouette perchée
Ensemble sur une branche déserte

L'île aux gens

À force de voir tous ces livres sommeiller autour de nous en ce grenier et étant donné que nous en sommes fortement dotés, je me suis décidé à prendre la plume. Ce n’est qu’un projet mais laissez-moi vous entretenir de l’intrigue.

Laisse de mer
Des gens dont on se sait ni trop quoi ni qui ils sont, sont déposés pendant leur sommeil sur une île. À leur réveil, c’est stupeur et hébétude. Imaginez leur désarroi ! Comment réagir, prendre la situation en main et s’organiser ? Côté contexte les naufragés sont suffisamment nombreux pour qu’on n’en connaisse pas précisément le nombre. Quant à l’île, elle est suffisamment grande pour que nul ne puisse en présager la taille.

Entre panique et gueule de bois, il faut néanmoins se ressaisir. Premiers échanges avec ses congénères. « Quel est ce rêve éveillé ? Mais pourquoi ? Comment en est-on arrivés là ? » Mais déjà se presse la question de la subsistance. Les plus vaillants se lèvent et proposent d’aller explorer les lieux à la recherche de quelque nourriture. On laisse aux autres le soin d’organiser pour le mieux un début de campement.

On grommelle et on gère ainsi la situation pendant plusieurs jours, mais il faut se rendre à l’évidence. Les ressources sur place s’amenuisent et toujours pas le moindre navire à l’horizon. « On ne peut rester là à attendre d’ailleurs on ne sait quoi. » Pour les naufragés, pas d’autre choix que d’aller plus avant dans cette terre inconnue. L’effectif étant nombreux, on décide de se répartir en deux groupes au regard des affinités qui se sont créées. Chacun choisit sa direction. On se souhaite bonne chance en espérant se revoir bientôt.


Colonie
On pénètre donc dans l’île à la recherche d’un lieu propice où s’installer. Dans cette quête, plus de place pour l’improvisation. Dominants, affables, suiveurs, les personnalités se révèlent, le groupe se structure. Après quelques jours d’errance, on jette finalement son dévolu sur une large clairière au creux d’un vallon. On restera ici quelque temps. La vie s’organise, les lieux deviennent familiers. On en repousse d’ailleurs sans cesse les limites.

C’est ainsi qu’en s’enfonçant plus au loin, on tombe sur des indices de peuplement.
« Chic, nous avons retrouvé la trace de nos camarades d’infortune ! »
Mais l’enthousiasme cède la place au doute.
« Est-il vraiment souhaitable de renouer avec eux ? Et si le site de leur villégiature était moins favorable que le nôtre, n’y aurait-il pas risque qu’ils s’installent chez nous, au détriment de notre organisation naissante et de nos ressources ? »
On décide alors d’envoyer une ambassade pour renouer le contact et observer mais attention, il faudra rester évasif et sans enthousiasme aucun au sujet de notre installation.
"Il ne faut surtout pas les tenter de venir nous rejoindre. Cela risquerait de tout chambouler dans notre précaire chez nous. »

Le plan est mis à exécution. Seulement il y a un hic. Le clan rencontré est constitué de parfaits inconnus et mêmes s’ils parlent une langue étrangère, on comprend qu’ils sont eux-mêmes naufragés. De retour chez soi, circonspects, on prend la décision d’éviter le secteur autant que faire se peut.
Le campement prospère et s’étale car certains aspirent à prendre leurs aises un peu plus à l’écart. Finalement on accepte les contacts avec l’autre clan. On en ressent les bienfaits surtout qu’ils ont du café. Toutefois le conseil ne voit pas toujours d’un très bon œil cette proximité. Elle augure de limites d’expansion à la colonie et pourrait aussi nuire à l’intégrité du groupe.
« Ne pourrait-on aller s’établir ailleurs ? D’ailleurs nous n’avons toujours pas retrouvé la trace de nos co-naufragés ? »
On décide donc d’envoyer une mission d’exploration plus au loin sur l’île.

À son retour, nouvelles surprises.
« Tout d’abord, le territoire est immensément vaste. Nous n’avons jamais réussi à en approcher le trait de côte. Ensuite nous ne sommes définitivement pas les seuls à occuper les lieux. Nous avons identifié un grand nombre de peuplements mais seulement visité une poignée. Nous avons été en général bien reçus, mais tous se sont interrogés sur les motivations de notre périple. Simple exploration ou prospection ? Comme nous, ils ne savent pas comment ils sont arrivés là. Comme nous, ils sont très soupçonneux de tout ce qui pourrait perturber leur cadre de vie. D’ailleurs un groupe nous a même montré des armes.
Voilà. Au final nous pensons n’avoir sillonné qu’une infime partie de cette terre. Alors concernant notre projet, il y aurait peut-être encore moyen de trouver une terre vierge à l’écart de toute colonie. Cependant où que l’on se rende, je pense qu’on n’échappera pas un jour ou l’autre à faire face à des problèmes de voisinage. »



Point d'étape
Voilà un bon début. Des gens qui s’ignoraient se retrouvent rassemblés en un même lieu sans savoir pourquoi. Comme ils parlent des langues différentes, on peut imaginer qu’ils sont issus d’histoires différentes, mais par leur naufrage les voilà qui partagent les mêmes origine et condition. Confrontés à la même incertitude, aux mêmes défis, devant faire face aux mêmes contraintes, comment ensemble vont-ils se comporter ? Bien malin celui qui peut prédire comment tout cela va évoluer.

Certains groupes ne vont-ils pas s’unir et forts de leur nouvelle importance chercher à mettre au pas d’autres clans ? Ne voudront-ils pas ainsi, de proche en proche, étendre leur domaine et leur influence sur l’île ?
Imaginez le bazar si cela prend place en différents points du territoire. Pas la peine d’être scénariste aguerri pour coucher sur papier une succession de troubles, heurts et ajustements entrecoupée de petites pauses mais aussitôt réarmée.
Seulement peut-on encore parler de fiction si cela colle au jeu que les humains pratiquent au quotidien ? Je pourrais en effet m’inspirer de leur livre ouvert, en extraire des tonnes et par dizaine produire des tomes.

Mais s’engager sur un tel chemin me laisse toutefois entrevoir une impasse. Une fois l’histoire partie dans pareille cacophonie où querelles et tourments tournent en boucle, comment justifier la sortie d’une noirceur entretenue et détaillée sur des pages et des pages ? Quel événement pour briser d’un coup le charme et détourner l’humain d’une débâcle à laquelle il semble acquis ?
Je n’entrevois qu’un seul dénouement possible. Si les humains engagés bec et ongle persistent et signent en leur funeste voie, c’est qu’ils agissent dépourvus de suite dans les idées et dénués de perspective. Leur logique n’en est pas une car elle obéit non pas à la raison mais à l’instant. On peut ainsi se permettre d’emberlificoter le lecteur dans une litanie d’obscures pages sans queue ni tête dont l’intérêt se limite à le maintenir captif et au moment souhaité, sortir du chapeau un rebondissement aussi mirifique qu’imprévisible.
Non je ne veux pas composer de la sorte. Je ne me vois pas coucher sur papier toute une singerie de pages fictives, toutes moins réelles et abouties que celles offertes par la première fenêtre ouverte sur le monde. Il me faut donc trouver une autre piste.


Face B
Justement va donc trouver un consensus chez les humains. Ils sont si multiples, divers, torves et bigarrés qu’importe le conditionnement auquel ils soient soumis, jaillit inéluctablement de leur sein des spécimens qui bien malgré eux se montrent incapables de marcher dans les pas de tous.
À cette règle, l’île n’échappe pas et par son étendue se montre propre à receler nombre de recoins.

Un de ces à-côtés est ainsi porté par des naufragés qui à force de bourlinguer, ont pris la mesure de leur condition. Ils se sont détournés de la conquête du monde car ils répugnent à inscrire leur existence dans une perspective uniquement territoriale.
« Quand bien même aurions-nous conquis et règnerions-nous sur l’île entière, en serions-nous toujours les prisonniers. Si nous voulons renouer avec cette liberté dont le souvenir nous étreint mais dont il nous semble avoir été dépossédé au cours du naufrage, ce n’est pas en nous cognant aux limites de ce bastion insulaire que nous en retrouverons la saveur.
L’environnement qui nous reçoit est tel qu’il est. Il a ses vertus, ses désagréments mais ses frontières ne doivent pas obnubiler nos personnes. Si cette terre est finie, rien ne m’enjoint d’y subordonner mon esprit. Que cette île soit un monde fermé n’oblige pas mon être à l’imiter. Etre sujet d’un lieu n’implique pas d’en être l’objet. »


Comment ces hommes en sont-ils arrivés là ? Qu’est-ce qui a pu les conduire à vouloir ainsi déserter leur exil ?
Abattus et désœuvrés, seraient-ils devenus assoiffés de sens ? Feraient-ils preuve d’une réelle incapacité au désarroi ou d’une trop forte aversion envers la résignation ? Évoluer dans un espace réduit aurait-il précipité leur confrontation aux limitations du lieu et donc à ses impasses ? Ou alors se débattre dans un milieu hostile dépourvu d’illusions, aurait-il ravivé en eux le goût de la douceur, de l’harmonie et du repos ?

Quoi qu’il en soit, de ce côté de l’île, on veut tourner la page d’une existence de lutte et de survie. On a la nostalgie de là d’où l’on vient et même si on ne peut y retourner, on fait comme si on allait s’y réveiller au prochain matin. Alors pas de temps à perdre en discorde, rivalités et ambitions. Faire surgir ici dès à présent tout ce qu’on appréciait là-bas, semble l’unique chemin. Haut les cœurs ! Ne passons pas à côté de l’occasion d’enchanter notre détresse. Rester là les bras croisés à vivoter, se plaindre et attendre n’est pas la solution.

Alors que dans le voisinage des clans tournaient en rond, plongés dans des troubles sans fin autour de cette satanée survie en ces lieux maudits, les voilà qui ont décidé de jeter l’éponge et céder au nouvel engouement.
Dans le secteur, l’enthousiasme est si fort qu’on se demande si toute cette partie de l’île ne va pas finir par avoir des jambes et se déplacer toute seule. On n’est même plus sûr de faire cas si d’éventuels navires se présentaient. En fait on veut voler de ses propres ailes, ouvrir son horizon et s’arracher ensemble de ce lieu de geôle.


Voilà les amis. Sûr que pareille intrigue est plus difficile à ficeler qu’un insipide laïus de noirceur cousu de trivialités. Toutefois si j’ai réussi à vous intéresser et que le cœur vous en dit, je pense qu’on pourrait ensemble réussir à livrer un bon travail.