Bonne Pâte
Bonne Pâte
La Terre elle-même ne s’est pas faite en un jour. La planète qui nous accueille est le fruit de milliards d’années d’agencements et de mises au point. Hélas l’indélicatesse de l’homme est sur le point de bouleverser ce minutieux modelage. Faut-il être perdu ou désespéré pour ne s’empêcher de spolier le milieu où l’on vit et que l’on admire ?
Pâte à modeler
Tous les constituants d’un homme étant issus de la Terre, on peut assimiler celui-ci à un bout de glaise. Il n’est donc à la base qu’une grosse boule de pâte à modeler qui n’attend qu’à être informée.La croissance de son corps est prévisible mais celle de son état de conscience est plus erratique. Résumons le phénomène. Sous les effets du temps, la pâte lève, pousse, enfle. Au contact des autres et de son milieu, elle se rabaisse et s’instruit. Livrée à elle-même, spontanément elle regonfle, repousse jusqu’à la prochaine interaction avec ce qui l’entoure.
Ce processus d’échange et de respiration nous accompagne tout au long de notre vie. Il est rendu possible par la formidable plasticité de notre cerveau. Ainsi même lorsque notre corps a fini de grandir, notre pâte ne cesse de se développer et s’innerver.
Les rouages du temps, notre milieu et les autres constituent ainsi autant de rouleaux et de mitrons propres à la modeler. Ils influent sur sa tenue, sa texture, son caractère. D’ailleurs cette technique de la fermentation multiple est bien connue des boulangers pour réaliser de savoureuses viennoiseries.
Seulement l’esprit de l’époque n’est pas à nous considérer comme de la pâte à élever mais de la « pâte à benêt ». Oui une bonne pâte à engraisser, à empâter, à fourrer, assignée de multiples besoins, pourvue à volonté en d’innombrables gadgets. Il faut accaparer son attention de peur qu’elle ne s’échappe du récipient où on la confine et ne revienne simplement à elle-même.
Diable pourquoi notre pâte devrait-elle perdre son temps à s’innerver davantage alors que la modernité répond déjà à toutes les questions et dispose de toutes les clés ? Peut-être parce qu'elle n’est pas vouée à être bridée ou contenue.
Vieille recette
Nous portons le même potentiel depuis nos débuts. L’homme préhistorique n’a rien à envier à l’homme actuel. Sa pâte était déjà toute aussi malléable et performante que celle qui nous constitue aujourd’hui.Seulement le contexte d’information dans lequel il baignait était extrêmement succinct. Pendant toute sa carrière de nomade chasseur cueilleur, il se résumait principalement aux règles d’organisation et de survie du groupe. Heureusement pour nous, il ne tarda pas à exploser. En voici quelques grandes étapes.
Le premier grand changement fut porté par l’agriculture. D’une part son cycle naturel impose une nouvelle ponctuation du temps. De l’autre elle oblige à un habitat sédentaire, hameaux et villages qui, au-delà d’une certaine taille, ouvrent la voie à la spécialisation des tâches. L’agriculture installa donc des conditions propices à l’extension de notre champ d’information à de nouvelles techniques et considérations.
La deuxième innovation fut l’invention de l’écriture. Auparavant, toute connaissance n’était qu’orale ou manuelle. Elle était donc assujettie aux défaillances et aux limitations du corps. Dès que l’écriture put s’adosser au papyrus, l’information disposa d’un autre média de stockage et de partage. Elle pouvait pousser indépendamment dans divers domaines et sa transmission échappait à la fragilité de l’individu.
Si l’école des origines n’a rien à voir avec celle nous connaissons aujourd’hui, son principe posa de nouveaux jalons. Dédiée à ses débuts à une minorité de sujets voués à exercer des responsabilités et adossée à l’autorité gouvernante ou religieuse, l’école diffusait une connaissance très académique. Mais elle sanctuarisait l’instruction comme pierre angulaire de l’éducation des jeunes gens. Leur pâte était alors soumise à une information mélange de connaissances intellectuelles et d’encadrement moral.
Quelques siècles plus tard la mise au point de la typographie mobile fit exploser les lignes. L’imprimerie allait libérer le livre de la main mise des copistes pour inaugurer sa production en série. Par la suite, elle ouvrit la porte à la diffusion d’idées et articles tout comme à l’édition d’une chronique des évènements récents, la gazette.
L’avènement de la république officialisa aussi une nouvelle révolution. En promulguant l’égalité en droits et les libertés personnelles, elle ne se contentait pas d’établir le libre accès à l’information mais elle en reconnaissait une nouvelle, la légitimité de chacun. Afin de bannir l’ignorance, elle décréta plus tard l’instruction obligatoire.
Le dernier grand chambardement de l’information s’appelle internet. Le trublion de la technologie de l’électronique rebat les cartes. Il s’affranchit des délais, ignore les frontières, démocratise tous les savoirs et offre à chacun de venir lui-même gonfler le flux de données. L’enjeu n’est plus l’accès à l’information mais parvenir à distinguer dans le flot disponible, ce qui t’éveille de ce qui t’assomme. Internet est si volubile qu’on arrive à le confondre avec l’information. Mais exposer continûment sa pâte personnelle à ce bouillonnement permanent, n’est-ce pas la priver de sa respiration propre, lui refuser ce temps où posément elle lève, gonfle et s’innerve ?
En résumé ce n’est pas sapiens qui a changé mais son contexte d’information qui s'est enrichi. Si on replongeait un bébé du jour dans les mêmes conditions de vie que nos lointains aïeux, le bambin devenu adulte nous paraîtrait tout autant primitif.
« Nous sommes tels des nains juchés sur les épaules de géants ». L’ensemble de nos savoirs actuels repose sur les acquis de tous les hommes qui nous ont précédés. Ce que chacun est résulte du façonnage de sa pâte personnelle par l’information disponible à son époque. Nous figurons donc tous, chacun avec ses talents, des dignes porteurs de l’œuvre commune des hommes.
Le problème est qu’aussi valeureux soient-ils, les porteurs semblent avancer sans savoir où ils vont...
Chambre de pousse
C'est pour cela qu'on peut appeler de ses vœux une nouvelle étape dans le développement de l’information. Celle-ci pourrait consolider et achever pleinement toutes les autres. Cette disposition qui fait actuellement défaut à nos vies et à l’organisation du monde, tient davantage de la reconnaissance que de l’innovation. C’est l’idée que nous formons un être unique.La république, en prônant l’égalité universelle entre les hommes, s’est déjà aventurée sur ses terres. Mais plus globalement, c’est de tout temps qu’empathie et solidarité s’extraient parfois du crédo individualiste pour s’afficher au grand jour. Cette constance témoigne des aspirations profondes de notre pâte.
Nous sommes tous liés les uns aux autres. Nous n’avons pas de sens chacun dans notre coin. Nous incarnons la même idée, nous portons le même mirage. Cette prise de conscience d’un homme unique devrait redéfinir notre rapport à la connaissance et ré-étalonner notre regard à l’autre, au monde, à la vie. Un être unique, une même dignité en tout point de la planète, un même respect de la planète en tout point de celle-ci.
On ne penserait plus « en sa pomme, par sa pomme, pour sa pomme ». Certes on penserait toujours au moyen de celle-ci mais comme membre libre, actif et responsable d’une vaste entité que chacun embrasse par sa naissance. Voilà qui ouvrirait la porte à un nouvel Adam.
Restreints du bocal
Seulement la pousse actuelle laisse à désirer car nous sommes comme contraints.En effet l’histoire humaine étant jalonnée de guerres, heurts et famines, l’unique credo de l’organisation est d’assurer prospérité et développement. Seulement s’il est légitime que tout individu accède à la dignité, chercher à lui fournir toujours plus de biens l’est-il tout autant ? Qui plus est si ce rabiot repose sur l’exploitation d’autres hommes et le dos de l’unique planète, la préoccupation première ne tournerait-elle à l’obsession délétère ?
Par notre appartenance à la communauté, nous adhérons malgré nous à ce principe. Avoir et pouvoir, nous n’imaginons pas pour notre pâte plus vaste bocal. Nous la condamnons donc à végéter confinée entre ces parois, telle une pauvre bête prise au piège d’un aquarium.
Cet abandon finit par conduire à la déroute. D’une part une pâte assujettie se dessèche et ne produit à la longue qu’idées toxiques et monde sinistre. De l’autre l’homme repu en dignité est moins avide de nouveautés. Il délaisse sa pâte comme si elle n’était plus qu’une vieille connaissance. Nous en savons assez. Nous récusons au temps son aptitude à nous informer davantage. Il n’y a plus qu’à trôner sur son promontoire et attendre que la vie passe.
Les enfants sont heureusement plus malléables. Placés sous l’autorité, ils sont contraints à plus d’humilité et plus prompts à s’échapper comme moins remplis d’eux-mêmes, ils se prêtent plus naturellement au jeu de l’information. Il faut veiller à ce qu’ils gardent leur appétit et ne pas en faire trop tôt des êtres assouvis et indifférents.
Manque d'air
Notre monde est à l’arrêt. Obnubilé par le seul souci de l’approvisionnement quotidien, il s’assoit sur notre pâte comme s’il en était l’unique raison. Dans cette fâcheuse posture, n’aspirerait-elle pas à un peu d’air et de nouvelles saveurs ?La Terre par ses trépidations sera-t-elle en mesure de faire bouger l'obèse ?
La modernité célèbre l’humain mais fait fi de sa pâte, alors qu'il pourrait n’en être que le support.
Depuis ses tout débuts l'homme baigne au milieu de l’information. Disposant de toute la liberté de la mettre à jour, saura-t-il en faire quelque chose ?