Cabinet d'étrangetés

Si le titre est étrange, il l'est bien moins que les hommes. Je me demande quand quand cela ira mieux.

Cabinet d'étrangetés

Le monde recèle de bien étranges choses.

Toi es ton droit
Certains d’entre nous s’appréhendent comme faits d’un seul bloc. Rien ne les décrit mieux que par « Ah oui, toi c’est toi, toi avoir raison, toi être ébauche de la perfection »
Ils affichent la grâce et le discernement du rouleau compresseur. Où qu’ils aillent, en toute circonstance, c’est toujours la même masse qu’ils avancent et présentent. Toi venir là, toi te poser, toi t’installer et sans le moindre égard toi déborder sur ton proche voisinage.
Ce n’est ni le doute ni la tempérance qui les assaillent. Fidèle à eux-mêmes, sûrs de leur bon soi, ils commencent à déballer leur personne en arguant qu’ils ont le droit de s’exprimer, ceci en dépit de toute considération pour les cibles présentes ou non que leur discours aligne, canarde et dégomme copieusement, gaillardement.
Si tu te percevais comme un être à multiples facettes, désuni et bouillonnant, tu pourrais lâcher prise sur une petite partie de toi-même et reconnaître qu’en telle circonstance, tu as effectivement manqué d’un peu de finesse ou de discernement. Seulement comme tu ne t’envisages qu’en monobloc impérial, au moindre soupçon de reproche, c’est tout ton ego qui vacille et se voit mis en péril. Alors tu regimbes, tu cries au complot et clames haut et fort qu’assurément on t’en veut.
Tu vis fermé sur toi-même alors que tu ne sais même pas qui tu es. Tu abordes ta personne comme une grosse masse brute et idiote. Assis sur ton trône, ton ego en dégouline à la manière d’un ventre dont les replis onduleraient jusqu’au sol. Là est ta maison, ta raison mère, ta base arrière. Toi être là, fier, fier de toi mais quels liens tisses-tu ?


Girouette
Tout le monde connaît la girouette qui trônant au sommet du clocher, s’oriente dans le vent et tourne à tout-va. D’un extrême à l’autre, après le gros bloc, voici donc celle qui trône au sommet de nos têtes, cherche le sens du vent et s’emballe à tout-va, la girouette.
Certains de nous se figurent en effet, qu’être ouvert sur le monde c’est en épouser la frénésie. Il n’est pas aisé de les suivre.
Causes, modes, indignations, ils sont prêts à bondir et rebondir sur tout. Aujourd’hui partisans de tel point de vue, ils surgiront demain en prônant l’exact contraire. D’une cause qu’ils ignoraient la veille, les voilà à discourir toute la journée en qualité d’expert. Si pourfendre la société de consommation est leur credo, voilà qui leur procure aussi la licence de s’équiper, biens, avis, de tout ce qu’elle propose. Être en phase sur son temps ne souffre pas mille manières. Il faut absolument disposer de ceci, porter ou avoir fait cela. « Au fait, que penses-tu du dernier Gloubiboulga ? Quoi, tu n’es encore jamais allé en Patasylvanie ?
Comme toute bonne girouette qui se respecte, la vie est avant tout agitation. Nul temps de s’arrêter à son chevet. Tu t’engouffres perpétuellement dans la nouveauté, tu consommes beaucoup d’air. Cela se passe ainsi parce qu’en fait tu ne sais même pas qui tu es.
En effet, convenances, agitations, polémiques, être malléable à l’envie et suivre les tendances, où donc se tient l’identité d’une personne qui n’offre aucune accroche propre ? Pratiquer la glissade perpétuelle, est-ce être en emprise sur son monde ou coller à la fuite du temps ? S’astreindre à pareille discipline relève-t-il de l’adéquation à son époque ou de la crainte d’avoir à affronter sa propre personne ?


Étrangers
Poursuivons le délire. Imaginons maintenant un espace clos peuplé exclusivement de ces deux types d’individus. De gros blocs imbus d’eux-mêmes flottent dans le vide immobiles, pendant qu’à la manière de feux-follets, des courants d’air circulent à tout-va et tourneboulent tout partout. Chacun a trouvé sa place, un rôle. Tout va pour le mieux.
Voilà qu’on sonne à la porte. Qui va ouvrir ? Un gros bloc qui se bouge ou une girouette qui s’interrompt ? Perdu ! Personne, car le monde n’est pas habité, il est juste occupé. Il est rempli de gens affairés qui, même rien qu’un instant, sont incapables d’imaginer pour eux ou le monde une autre routine. Ils ne cilleront pas, aucune sollicitation n’est à même de les bousculer.
L’espace résonne de ces deux étrangers. D’une part les gens trop concernés par eux-mêmes, qui ont une vision figée de tout et réfutent à l’extérieur la capacité de les enseigner. De l’autre les êtres qui frémissent du tintouin du monde mais résolument distants d’eux-mêmes.
Pour les premiers, toute perception est mise à profit pour renforcer analyses et certitudes, érigées en barricade. Au contraire qu’à leur plus jeune âge, on dirait qu’ils ont peur de se laisser modeler et se découvrir soudainement autre.
Pour les seconds, leur personne n’est qu’un passeport pour l’excitation et l’agitation. Sur eux tout ne fait que passer, glisser ou rebondir. Rien ne vient les informer non plus. Faut-il considérer sa personne comme désespérément ennuyeuse pour lui manifester si peu d’intérêt ?


Esseulé
L’espace est donc livré aux agissements de ces deux acteurs tout aussi déconnectés. S’ils piochent au monde, ils ne s’en sentent ni solidaires ni responsables. Cela est-il bien sérieux ?

Jour-nuit, activité-repos, éveil-sommeil sont quelques banales alternances qui cadencent nos journées. Mais à y regarder de plus près c’est toute notre existence qui, dans tous les domaines, est soumise à des suites ininterrompues de « stimulation-répit ».
L’énergie du monde vient en permanence chahuter ta personne et solliciter une réplique de ta liberté. De quelle nature sera ta réponse ? Si tu te la joues « étranger à ce qui est autre » ou « étranger à toi-même », tu ruines en quelque sorte son art. Tu dépossèdes le temps de sa vertu de fécondateur de toute chose d’ici-bas pour le réduire au seul titre de faiseur d’outrages.
De plus en te tenant en retrait, tu te prives de toute opportunité de changement. Serais-tu à ce point satisfait de toi-même pour itérer ad vitam finitam le même schéma ? S’en remettre définitivement à ce qu’on croit être, relève-t-il de la sagesse, de l’abnégation ou de la démission ?
Le roc sur la plage se moque des flux et reflux de l’onde, l’habile bouchon glisse dans le bon courant pour rester à flot, mais est-ce être dans le monde que de se soustraire à ses actions ?

Le monde doit se sentir bien seul à tenter par vents et marées d’informer les hommes. Il y a de quoi perdre patience surtout que pendant ce temps, ceux-ci ne se privent pas de le massacrer. Quelle étrange chose que nous sommes, accaparant le monde, occupant sa surface mais y vivant si peu.