Et si ?

Attention je m'apprête à dire une bêtise... Et si un jour tout devenait simple, évident, lumineux ?

Et si ?

Et si tout était toujours plus subtil qu’on ne l’imagine ?
La vérité a cette particularité de se montrer si proche que chacun cherche à l’atteindre, mais aussitôt fais-tu un pas en sa direction qu’elle semble reculer d’autant.
Voici donc quelques inférences, qui rassurons-nous, n’engagent en rien la vérité.

Quelle perle !
L’huitre est-elle consciente de la perle qu’elle abrite ?
Et l’humain lui-même, pourrait-il être une bête dans laquelle est cachée une perle ? Il pourrait alors mener toute son existence sans se douter qu’il est l’écrin non pas d’un corps étranger, mais d’un petit joyau.

Une perle ? Mais à quoi bon ? La perle exprime l’idée de quelque chose de délicat, raffiné et mystérieux. Elle tient au creux de la plus petite des mains et peut en glisser si tu n’en prends pas soin. Cette petite chose aussi anodine agit comme un détecteur. Elle irise la lumière comme si elle en contenait. Mais une perle toute seule, c’est rare. Elle se produit en bracelet, en collier ou alors cette perle n’est que l’émissaire d’un trésor bien plus précieux qui ne rôderait pas loin. Mais alors à chacun le sien ? Seulement si personne n’est en mesure de te subtiliser le trésor que tu portes, personne n’ira non plus le chercher à ta place.

Mais tu n’aimes pas les perles et cela ne te parle pas ? Soit et bien alors prends la porte ! Oui imagine une porte ou plus exactement une trappe à fond de cale, ensevelie sous toute la cargaison.
Oh, tu l’aimes ton navire ! Avec lui, tu as bourlingué sur toutes les mers du monde. Tous les deux vous en avez essuyés des tempêtes. Il t’obéit au doigt et à l’œil et tu le connais comme ta poche, pourtant de cette trappe tu n’as jamais entendu parler. Quelle importance car quand on est capitaine il n’y a que deux choses qui comptent. Le navire qui est l’objet de toute sa fierté et la cargaison qui porte toutes les promesses de richesse.
Voilà qu’on t’informe de l’existence de cette trappe. « Quoi en mon propre bateau ? » Piqué, tu décides de le vider, le fouiller de fond en comble espérant mettre la main sur la clandestine, mais rien. La trappe reste invisible, indétectable. Tu pourrais même démonter le navire pièce par pièce que tu ne la trouverais pas.
En fait, cela dépend de l’espace que tu laisses en soute. Comme la perle, la passagère est délicate et raffinée, elle ne se déverrouille qu’à certaines conditions. Tant qu’elle te voit affairé, le ventre de ton bateau empli jusqu’au pont, tu sembles n’avoir besoin de rien ni personne. Elle ne viendra pas troubler la vie à bord, s’immiscer dans ton quotidien car ce navire c’est toute ta liberté, ta propriété. Mais imagine, si malgré tout ce qui t’entoure, tu perçois comme un sentiment de vide et de dérision du monde, cela libère un peu de place. Tu allèges d’autant la pression à fond de cale. S’il te prend de prolonger ce processus, alors sans l’avoir demandé ni même en avoir supposé l’existence, il se peut qu’une petite porte s’entrebâille. Et c’est armé d’un nouveau compas que tu pars sur les mers à la découverte de ton navire.


La chasse au trésor
Personne ne se dit, « je suis vraiment trop nul, je vais tout faire pour me piétiner ». Non, une fois notre pitance assurée, notre première préoccupation va plutôt à montrer à nous-mêmes et aux autres qu’on a de la valeur.
Ce soin peut nous faire perdre subrepticement la tête. Emporté par son élan, on peut s’abandonner à toute sorte d’excès et miser sur n’importe quel artifice s’il semble servir notre cause
Cette quête de reconnaissance est protéiforme. Secrète, anodine, manipulatrice… nous disposons de tout un arsenal de manœuvres dans lequel piocher pour parvenir à nos fins.

La plus spontanée des démonstrations de valeur est la présentation de sa personne. Cet axe couvre image physique, entretien du corps et dépassement de soi. Même poussé à l’extrême, ce souci n’est pas dérangeant pour les autres puisqu’il se contente en principe d’une atteinte à sa seule personne.
Il porte toutefois en lui les germes de son proche voisin la présentation aux autres. Maintenant que j’ai soigné ma présentation personnelle et que je me trouve plutôt pas mal, il m’importe d’aller me confronter aux autres. Vont-ils me remarquer ? Vais-je avoir une influence sur eux ? Si ma présence ne les laisse pas indifférents, c’est qu’à leurs yeux aussi j’ai de la valeur.
Mais il est vrai que les gens se montrent légers et désobligeants. Non, ce n’est pas par narcissisme, complexe de supériorité ou parce que j’aime avoir le dernier mot, mais il faut se rendre à l’évidence, malgré tous mes efforts, je ne suis pas considéré à la hauteur de mes talents. Je suis souvent négligé et incompris.
Alors bien moins dolent, on peut se résoudre à emprunter l’autoroute du c’est moi qui. C’est moi qui dit, c’est moi qui ait raison, c’est moi qui décide. Cet axe slalome ou pas entre autorité, impatience et dénigrement. Il peut s’offrir une embardée du côté de l’énervement, de la colère et du ressentiment. Dans ses ultimes fourvoiements, haine et violence lui apparaissent comme des éléments de grammaire ordinaire.
Et oui nous les humains, on ne fait pas toujours dans le « joli joli ». Il ne faut pas trop nous titiller l’amour propre.

Mais tu peux aussi trouver futile la démonstration de valeur et te passionner pour un autre type de démarche.
Tu as pris du recul. Tu as compris que si richesse il y a, celle-ci ne réside pas dans les gesticulations de ta personne. C’en est fini, tu claques définitivement la porte aux ridicules et pitoyables danses de sur-place auxquelles tu te livrais. Par contre, il te semble discerner une nouvelle direction. Ta spécificité, ta sensibilité, ton énergie t’invitent à te lancer dans une autre quête,  la piste au trésor .
Comme par ici tu connais tout et tous, forcément s’il y avait dans les parages la moindre once de trésor, tu le saurais. Il te faut donc aller chercher ailleurs. Pour mettre toutes les chances de ton côté, tu décides alors de compulser la littérature. Qui sont les Grands Maîtres ? Qu’ont-ils dit ? Par chance dans le répertoire des sages, saints et gourous, tu tombes sur celui qui te convient. Tu n’as plus qu’à quérir son enseignement et suivre ses pas. Sûr, tu en tireras des indices qui te mettront sur le chemin de la piste aux étoiles.

Mais tous les enseignements ne consistent pas en un paisible cheminement initiatique. Si tu te piques pour une doctrine manichéenne, les choses peuvent prendre une autre tournure.
« Puisque la vie est dure au quotidien, comprends oh combien il est encore plus difficile d’accéder à son trésor ! Le piège guette à chaque coin de rue. Tu dois être vigilant, aguerri, irréprochable. Ce n’est pas une épreuve de force dans laquelle tu t’engages, mais une preuve de volonté, de ta volonté à chaque instant. La route est longue et sinueuse, le chemin parsemé d’embûches. C’est le lot des seuls initiés et vertueux de ne pas faillir ».
Sacré repoussoir ! Si les gens peinent déjà dans l’ordinaire de leur vie, voilà pas de quoi les motiver pour en saisir l’extraordinaire.

Mais les démarches au forceps ne sont pas toutes si rigoristes, il en existe aussi des discursives. « Comme je suis plutôt doué et intelligent, je vais étudier tout l’art de la serrurerie humaine. Je serai alors à même d’évaluer si trésor il y a et d’en identifier la nature. Ensuite, savant comme personne, fort de ma démarche rationnelle et incontestable, je pourrai dispenser aux autres cette connaissance parfaite et absolue.»

Et oui, comme en tout point de la Terre qui les accueille, dans la tête des hommes, ça tourne, ça tourne…


Et si ?
Et si premièrement, la vie n’était pas qu’un non-sens ? De toute façon si elle en était un, quoi qu’on fit, cela n’y changerait rien. Alors autant lui en concéder un, cela ne gâte en rien.

Et si alors, la vie embarquait un trésor et tu en étais le meilleur raccourci ?
Imagine. Tu es engagé dans une folle course depuis des années et tu découvres incidemment que de ligne d’arrivée il n’y a pas. À quoi bon continuer ? D’ailleurs tu ne te souviens même pas après quoi tu courais. La route suivie n’offre aucune issue ? Soit, alors autant décider de sa propre boussole et inaugurer son propre chemin.
Tu laisses sur le bas côté fantasme de vie idéale, comparaison aux autres, souci de ton image. Bondir tout partout au prétexte de vivre plus n’est plus ton actualité. L’hyperactivité t’apparaît comme une pirouette, la mode comme un désuet rite de groupe. Dorénavant, tu prendras les choses comme elles viennent, à ton rythme, à ton gré.


Feuille de route
La situation est nouvelle. Sauras-tu tracer ta route au plus près de ces paisibles résolutions ? Petit dialogue avec toi-même, tu t’essaies à un jeu de questions-réponses.

« Vaut-il mieux voyager seul ou accompagné ? J’entends, accompagné d’une doctrine, soumis à un ordre, astreint à une discipline ? »
Tout d’abord garde-toi d’hypothéquer ta liberté car alors il ne s’agirait plus d’un voyage mais d’un convoi. Pour autant, puisque les hommes se rejoindront un jour, tu ne peux dénigrer en bloc toutes leurs aspirations. Alors attache-toi aux idées mais non aux dogmes. Ne leur consens aucune mise sous tutelle.

« Faut-il battre la campagne, aller jusqu’à l’autre bout du monde ? »
Ah l’appel du grand large ! Combien de capitaines sont partis au loin chercher une fortune qui peut-être leur souriait si proche ? Si le voyage offre une autre disposition d’esprit, il peut aussi devenir une forme de fuite.
Si la clé de la richesse était attachée à un lieu géographique, pauvres de nous, combien nous faudrait-il d’existences pour fouiller la Terre entière ? Gageons alors qu’elle soit d’une autre nature, accessible à tous et qu’une vie suffise à la déloger, même s’il y a en soi assez de matière pour s’y perdre.

« Et si je partais à la rencontre de Pierre, Paul, Jacques ou je m’approchais de l’homme qu’a vu l’homme qu’a vu le sage ? »
Il n’y a aucune bonne raison de se l’interdire. On peut écouter, visiter qui l’on souhaite mais garder à l’esprit que sous ses grands airs, le docte lui-même peut n’être qu’un vaste égaré.

« Les livres pourraient-ils m’aider ? Je ne dois pas être le premier à me détourner de la course aux mirages, n’y aurait-il pas ici ou là, quelques témoignages desquels s’inspirer ? »
Evidemment l’avantage de ne pas être le premier homme, c’est accéder à l’expérience de tous ceux qui nous ont précédés. Mais pour autant, attention à ne pas s’enfermer dans une démarche strictement livresque.
Si la vie recèle un trésor, il ne s’agit pas d’en théoriser la quête et l’appréhender en simple observateur. Non, chacun est concerné au premier chef.
Il s’agit d’être à la fois capitaine et moussaillon, à la fois à la barre et sur le pont. Sois présent dans tout ce que tu fais, ne te laisse pas balloter par les flots. Un être conditionné dans tous ses actes est tel un frêle esquif, grisé, dominé et emporté par la première vague.
Alors, observe. Observe les vents, les courants, les tempêtes, observe mais ne t’y engouffre pas. Cherche le point de rupture qui te permette de regarder le monde danser et déployer ses trépidations.

« Mais comment s’y prendre au quotidien ? »
Ne t’inquiète pas. Tu n’as pas à te livrer à de choses exceptionnelles, sois juste à l’écoute. Si à ton menu du jour ne figurent que des choses ordinaires, réjouis-toi, c’est l’opportunité d’y glisser de grandes choses. Tu peux balayer la poussière et côtoyer les étoiles, ahaner au travail de la terre et laisser flotter ton esprit.
La condition humaine nous soumet à un certain nombre de contingences, mais inutile de pester. Au contraire, prends-en la mesure pour y assurer tes appuis, en déborder, en décoller. Disposer de la dignité semble toutefois un atout appréciable pour entreprendre cette démarche.

« Pourtant on croise parfois des gens avec des airs supérieurs comme s’ils tutoyaient les cieux ?»
Il n’est pas nécessaire de revêtir un habit particulier. Au contraire tu es même invité à te départir de ceux derrière lesquels tu te caches. Tu sais ces atours de genre, couleur, religion, culture derrière lesquels il est parfois si commode de se ranger. Ton enveloppe n’est pas ton maître. Tu ne dois pas t’y arrêter et la laisser avec toutes ses habitudes, décider par défaut. Il te faut percer la croute, la franchir pour t’en affranchir.
Quant à ceux qui attachent autant d’importance aux salamalecs et à la démonstration c’est qu’ils se tiennent au dehors, les deux pieds dans le même sabot. Ils ne sont pas animés d’un esprit de quête mais bricolent entre conquête, rapport de force et séduction. S’ils étaient affairés sur la piste, ils n’emploieraient pas autant de soin à perdre leur temps.

Tu es une bestiole comme des milliards d’autres, mais pourtant tu n’as pas à te comporter comme une bête. Comme tout un chacun, ta condition  d’humain à trésor  t’invite à ne pas agir en idiot. À chacun la même tâche, la même responsabilité. À chacun de chercher son présent.

Avec des si, on pourrait mettre tout Paris en bouteille,
Avec des si, ou pourrait de tout humain faire jaillir l’homme