Mécanique humaine

Petite envolée dans une description de la mécanique humaine

Mécanique humaine

« Chères chouettes, compères hiboux, vous savez tout comme moi qu'à force de tourner autour des hommes, on ne résiste pas à la tentation de les peindre, les dépeindre et les repeindre. Alors oui j'ai moi aussi succombé. Je vous propose donc à mon tour une plongée au coeur de l' humain comme si j'en étais.
Je préfèrerais que cette fantaisie ne sorte jamais de ce grenier car plus que d'autres, elle pourrait froisser quelque chaste oreille humaine susceptible.
Pour le besoin de l'exercice, je me départis donc de mon festonnant plumage et enfile un glabre épiderme. Voilà qui est fait. »

Mon beau carrosse
Notre corps est un tel grand sac qui se trémousse sur lui-même. Dans le temps il s’agite, se distend, se transforme. Nous en sommes les obligés passagers.
Chaque âge y appose sa signature, parfois sous-forme d’outrages. Le nourrisson est une fin heureuse au regard de la succession de chimères qu’emprunte l’embryon. Savez-vous pourquoi si peu de sculptures figurent l’enfant en bas-âge ? Sa tête surdimensionnée par rapport au reste du corps fait que de tout temps on lui préféra un autre modèle. Quant à l’adolescent décidé à rien ni même à grandir, sa croissance se sentant refoulée s’en prend en catimini à ses extrémités, le dotant ainsi de membres disproportionnés.
La période de l’existence prétendument la plus flatteuse est le début de l’âge adulte. La jeune femme affiche en effet des courbes fluides et élégantes. Le jeune homme, fort de sa masse musculaire supérieure, n’a pas à se ruiner en efforts pour présenter un profil athlétique. Attention si cela est attendu, ce n’est pas nécessairement la norme surtout en cas d’addiction à l’inactivité, la malbouffe ou la bière.
Tant à parler dilatations, avez-vous déjà constaté les valses hésitations de la femme enceinte qui s’essaie à de multiples transformations avant de s’en tenir à la bonne ?
Mais la loi qui règne inlassablement sur nos corps est l'épaississement dans le temps de nos contours. L’adulte s’étoffe, il s’élargit et gagne en stature. Sans mot dire, sa peau se ride et devenant moins souple, se relâche et pend. Le cheveu grisonne, il s’affine ou se raréfie. Les yeux fatiguent, les dents tombent comme les joues. La silhouette a perdu de son dynamisme et de sa prestance. On a bien moins fière allure qu’autrefois.
Devenu âgé, plusieurs alternatives se présentent. On peut se ratatiner et devenir tout sec, on peut aussi se ramollir de partout jusqu’à couler comme une vieille bougie. Comme si l’on devenait moins attaché aux contrastes, nos couleurs s’affadissent et les caractères physiques qui clamaient haut et fort notre appartenance à un sexe s’estompent. Douleurs, raideurs, difficultés à se mouvoir unissent tout le monde dans une subie lenteur à vivre.
Pendant ce temps, comme s’ils faisaient bande à part, oreilles et nez n’y veulent rien savoir. On dit qu’ils continuent en silence leur lente et inexorable croissance.

Alors, parmi tous ces stades que tu empruntes au cours de ta vie, auxquels t’identifies-tu ? Lequel est le plus conforme à l’image que tu as de toi-même ? Lequel est le plus toi ?
Et bien, tous ! Tout d’abord ce n’est pas parce que tu idéalises certaines périodes de ton existence que tu peux réfuter les autres. Ensuite, tu ne peux réduire ton être à sa seule apparence. C’est dans son ensemble qu’il te faut l’aborder.


Fausses routes
Doté de pareil carrosse, il serait ridicule de rester au garage. Alors, en route ! À chacun son style de conduite, toutefois gardons-nous de quelques usages qui pourraient peser lourdement sur le voyage.

La prime à l’image
« Évidemment l’homme est un tout mais quand-même, jouir d’une belle présentation ne peut nuire et même conforte. Alors je veux bien rouler sur les sentiers mais pour ce faire il m’importe d’être impeccable »
Rivés à une image précise d’eux-mêmes, redoutant d’avoir à se produire sous une autre, certains font tout pour la maintenir. Dans ce souci, ils sont prêts à de multiples sacrifices ou user d’artifices. Cela les occupe et les préoccupe beaucoup. Laisser filer sans broncher cette icône d’eux-mêmes serait un crève-cœur. Qui pour piétiner son amour-propre et délivrer un blanc-seing à l’inconnu ? Qui pour se ranger à une forme de décrépitude ?
Il est vrai que l’image que nous renvoie le miroir est précieuse. On se plaît à y lire toutes les qualités que l’on reconnaît à sa personne. Se contempler beau au dehors, c’est augurer l’être aussi au-dedans, sa valeur intérieure ne faisant que déborder à l’extérieur. Si l’on a recours à la cosmétique, cela n’est qu’accessoire. Ce n’est pas tant pour gommer quelques points disgracieux que pour souligner et illuminer ce qui existe déjà. Quitte à se présenter devant les autres, autant les aider à nous regarder et nous considérer à notre juste valeur.
Toutefois il faut se rendre à la raison. Se crisper sur une apparence précise de sa personne est un combat perdu d’avance puisque notre enveloppe n’est que l’habillage d’un corps lui-même altérable et fuyant. Il pourrait donc être définitivement avantageux de se soucier non plus exclusivement de l’extérieur de la coupe mais aussi de ce qu’elle contient.

La qualité de droit
« Oui je veux bien prendre la route mais vous avez compris, je ne suis pas n’importe qui. »
« Quelle est ma spécificité ? Qu’est-ce que je cache sous le capot ? Alors là, je vous arrête tout de suite. C’est très facile. N’avez-vous pas constaté jeune blanc-bec que je fais partie de la gente remarquable et qu’à ce titre je coche par nature une multitude de belles cases ? »
Sur le chemin de la connaissance de soi, on peut en effet esquiver le travail. Il suffit de brandir son appartenance à un groupe et en revendiquer toutes les prétendues qualités.
Intéressons-nous par exemple au genre. Certains en font la mère des batailles et n’ont de cesse de fredonner des rengaines du style « les madames font comme-ci, les messieurs font comme ça. » Le sexe qui nous est remis à la naissance peut en effet favoriser l’affleurement de certains caractères et donc l’émergence de comportements, mais il n’énonce ni règle ni garantie. Il ne faut prêter à sa personne au-delà de ce qu’elle sait montrer ou partager. Douceur, attention et empathie peuvent être enfouies plus profondément en la délicate femelle qu’en nombre de rustauds mâles.

Cela court pour n’importe quelle soi-disant typologie. L’appartenance à une religion, une nation, une obédience, une caste, un club offrent une étiquette mais non un statut. On ne peut se prévaloir des qualités vitrine du groupe sans le souci de les comprendre et les incarner. Le summum est de se dissimuler derrière un bouquet de valeurs dont on ne saisit ni le sens, la saveur ou la portée. C’est ouvrir une porte sur le n’importe quoi.
L’estime et la connaissance de soi ne peuvent donc reposer sur un simple survol de sa personne. Il n’est peut-être pas spontané de descendre en sa propre cave loin du bruit et de la fureur du monde mais s’approprier soi-même ouvre une mine d’horizons.

Le bas-côté
« Ma religion est faite. Je trouve inutile de continuer de m’exposer au voyage proposé par la vie. Je sais déjà tout, j’ai tout compris. »
Les hommes peuvent ainsi exprimer la prétention qu’en toute chose ils ont fait le tour de la question. Leur approche, leur vision, leur analyse… tout est définitivement juste et les contente. Ils renoncent à la nouveauté de l’existence, préférant ne plus jamais changer d’avis.
On peut apprécier une vie quotidienne bien réglée mais à quoi bon dénigrer le reste ? Maîtriser la trajectoire de sa machine est une chose, mais connaître ses entrailles en est une autre.
Ton corps a un format bien défini auquel convient tout-à-fait un environnement de routine. Seulement ce qu’il abrite est mouvant, malléable et profond. Ainsi tout ce que tu croises sur ta route y laisse insidieusement son empreinte. Aléas du voyage, tu peux adorer aujourd’hui ce que tu abhorrais hier et réciproquement.
Certes autant par peur de l’inconfort que par fierté, tu peux refuser la nouveauté. « Je connais ma voie. Je suis très bien comme ça, je sais que j’ai raison, je n’en dérogerai pas. » Mais alors c’est comme si tu tournais en boucle pour le reste de ta vie. Tu as établi un jour ton portrait du monde, tu n’acceptes plus de le considérer qu’au travers de cette vision.
Tu as le sentiment de piloter ton existence alors qu’en fait tu es à l’arrêt sur le bas-côté, planté dans le sable. La vie s’agite autour de toi. Aux commandes de ton véhicule immobile, tu la regardes passer avec dédain et défiance, sans curiosité ni envie. C’est ton côté sombre.


Transport(s) en commun
Échapper à ces chausse-trapes est une heureuse chose mais ne suffit pas à garantir un voyage des plus simples. En effet, qui sait pour le moins ce qu’il trimballe ?

Nous sommes tels des capitaines. Afférés en passerelle à piloter le navire, on délaisse ce qu’on transporte. Qui est à bord ? Combien sont-ils ? Quelle est la nature de la cargaison ? Est-elle bien arrimée ? Que recèle le fond de cale ? Quelles fortunes diverses suis-je prêt à affronter ? Tout cela importe peu. On se contente de la navigation et de ses grandes manœuvres. Pourtant s’il n’y avait point de soute, pourquoi pareil vaisseau ?

Les humains répondent tous à la même configuration. Ils sont assis sur un même gisement de sentiments. En sa propre confusion, chacun ignore lequel va se délier, remonter à la surface et surgir en son quotidien. Alors sur quelles valeurs stables fonder et adosser sa personne pour accueillir la nouveauté sans se laisser déstabiliser par le premier clandestin qui s’invite à notre table ?

On peut aussi rapprocher l’existence d’une danse autour du feu. Soit on juge qu’il est opportun d’éviter tout tourment et se tenir à bonne distance du bûcher, soit le brasier interpelle et fascine. Il se pose alors comme un défi. Comment l’aborder ? Jusqu’où s’approcher et baigner dans sa chaleur sans se brûler ? Quelle voie donc emprunter entre indifférence et le risque d’être dévoré par ses flammes ? Tout au long de la vie, il revient à chacun d’allumer et alimenter sa personne humaine avec soin et agilité.


Raide rallye
La vie nous expose donc à une multitude d’incertitudes. D’ailleurs elle a plus le profil d’un rallye-raid que d’une aimable promenade de santé.

Pourquoi en est-il ainsi ? On prête à la nature d’être bien faite alors il doit bien y avoir une raison. Pourquoi l’existence humaine, comme toute existence animale d’ailleurs, n’est pas une sinécure ? Serait-ce tout bonnement pour nous stimuler ?
En effet imaginons que nous vivions dans un palais tout en coton où tout nous serait offert sur un plateau. Loin de toute contingence matérielle, étrangers au souci du monde, serions-nous enclin à nous rebeller ? Serions-nous motivés à triturer notre condition et explorer la jungle de notre nature à la recherche d’une solution ? Dans quel état serait notre doute ?
Imaginons qu’il en soit de même pour les animaux. Chacun dorloté et alangui en son cocon n’aurait plus à se bouger. Il lui suffirait de se prélasser et attendre on ne sait quoi. La Terre serait une juxtaposition d’êtres, elle offrirait le visage d’un vaste entrepôt.
L’existence présente à nos yeux quelque désagrément mais son fond pourrait donc consister à se frotter et se cogner à soi-même, pour y puiser des ressources et approcher son identité. Notre existence serait donc une histoire à vivre et non à éluder. Si tel est bien son intitulé, nul ne devrait se retrancher dans sa coquille et temporiser assidument en pratiquant l’esquive.

Si l’impermanence est établie comme principe moteur de la vie humaine, elle peut hélas prendre des dimensions extrêmes sous le joug du délire des hommes. En effet pour quiconque vit plongé dans les milieux instables et nauséeux de la terreur, la famine ou le dénuement, ce n’est plus la quête de l’humain qui prime mais la survie. Heureusement nombre d’entre nous y réchappent. Mais alors pour tous ces privilégiés, la voie est libre ? Il n’y a qu’à se mettre au travail ?
Ce n’est pas si simple. Loin de toute atteinte ou épargné par le mal être, on ne fouille pas spontanément sa liberté. On se contente d’en jouir et la contempler. On se félicite de soi-même, on se gargarise des apparences.
Dans cette attitude de propriétaire fainéant, rien de plus navrant que les revendications d’identité. On se revêtit d’étiquettes et de vertus par son genre, sa couleur, sa religion, sa culture, son origine sociale. On affuble sa personne de toutes sortes de blasons, ensevelissant son creuset intérieur sous un bouquet d’oriflammes. Dans la même veine, pourquoi ne pas clamer haut et fort sa valeur au nom de la taille de ses pieds, la forme de son nez ou le degré de pilosité de ses oreilles ?
On justifie ainsi de sa personne en se dissimulant derrière les caractéristiques de son enveloppe humaine. Or si celles-ci constituent les points d’accroche de notre humanité, elles n’en décrètent pas le fond. S’y conformer, c’est faire de sa vie un faux-semblant, un jeu de dupes vis-à-vis de soi-même et des autres.


Feuille de route
Faisons le point. Notre enveloppe prend la lumière et occupe le terrain mais pour le moins n’est qu’une enveloppe. Elle délimite un fond profond et mystérieux. Si elle en était dépourvue, elle perdrait toute tenue et raison. Le fond est donc bien le plus fondé des deux.

Comment alors se comporter ? Comment percer la croûte humaine et atteindre ce qu’elle recèle ? L’enveloppe peut apparaître comme un rempart mais outre assurer notre support matériel, elle nous tend aussi une formidable boîte à outils. Sens, capacité de raisonnement d’émerveillement ou d’indignation, intuition, création, perception de la beauté et du plaisir ne sont qu’un aperçu de ses ressources. Celui qui s’en donne la peine n’a que l’embarras du choix et s’appuyant sur ces bases peut même forger ses propres outils.

Ton enveloppe s’affiche aussi tel un sceau. Elle proclame à la face du monde qu’en cet intérieur il n’y a qu’un seul roi et c’est toi. À toi seul son bât de liberté, il est ton bien, ta responsabilité. À toi donc les pleines commandes de ton support et exercer en son sein les pleins pouvoirs. Si personne n’est en droit de t’en empêcher, personne ne le fera non plus à ta place.
Par défaut, on démarre de manière hésitante dans la vie. Non seulement on n’est pas très au fait de son intérieur mais aussi suspicieux de l’extérieur. On se raccroche donc à sa croûte qui apparaît comme le seul bien fiable immédiat. Elle inaugure ainsi son rôle d’espace familier et de valeur refuge. Au fil du temps, au contact des autres, on sort peu à peu de cette précarité pour s’approprier plus largement soi-même, son milieu, les autres.

Cependant si à rouler sa bosse, un homme endurcit sa carapace et renâcle au doute, il se révèlera bien moins créatif que l’animal. Pour lui, demeurer un grand singe eût été un évènement plus bénéfique.
Considérons par exemple le despote. L’énergumène s’arcboute sur le milieu et la substance qui le fondent. Il n’envisage l’existence qu’en termes d’autorité, de domination et de coercition. Il voit une menace en toute personne qui ne souscrit pas à son modèle ou tente d’échapper à son étreinte. Le diagnostic est trivial, l’homme souffre d’« enveloppite aigüe ». Cela signifie que sa croûte est bouffie, devenue bien trop épaisse pour capter les soubresauts intérieurs. Pour ne pas être confronté à ses propres erreurs, notre homme se réfugie dans un donjon duquel il contemple le monde. Son enveloppe s’y épanouit. Elle enfle, boursoufle et se dilate au point de transpirer par tous les pores de la muraille comme une immense brioche ou un indomptable champignon.
On peut se demander comment notre bouillonnement de liberté s’accommode de pareil milieu. Habitué aux soubresauts de l’humain, il sait se faire discret et peut rester longtemps tapi sous des tonnes de gravats en attendant des jours meilleurs. Seulement dès que l’occasion se présentera, il saura s’annoncer à la face de l’imbécile. Si ce n’est pour le renier, sera-ce au moins pour le confondre.


En guise de conclusion
«  Désolé les amis mais bavard comme je suis, je me demande si dans mon arbre généalogique ne se cacherait pas une pie !
De plus je trouve moi-même mes propos un peu lourds et confus. Comment, pour ceux qui ont jusqu'ici dormi, résumer cette tentative d'exploration de la mécanique humaine ?
  • L’humain est un clos. De son intérieur, il n’a pas les plans mais dispose de toutes les clefs. L’existence l’invite à lever les verrous, fissurer l’enceinte et laisser s’ébrouer le bébé liberté qui est confiné en lui.
  • Dénouer le lien qui nous enserre nous offre d’en créer de nouveaux, choisis, plus beaux. De surcroît, prendre du recul sur son enveloppe laisse apparaître le fond commun qui nous unit. La mécanique humaine recèlerait donc autre chose qu’ébouriffantes pantalonnades et piètres crâneries.
  • La belle mécanique humaine est comme une poche à douille. Il faut saisir la bête, l’entreprendre, la travailler et la triturer jusque dans ses moindres recoins pour en déloger le meilleur.
  • Voilà ce que je pourrais transmettre aux apprentis humains puisque c'est d'eux que je l'ai appris.  »